Dans l'attente. Ces lignes sont écrites vendredi, et je suis conscient que la plupart des lecteurs ne les auront sous les yeux que lundi prochain. D'ici là, la situation en Libye peut se précipiter. M. Kadhafi a dépassé les limites de l'ignoble: en pratique, il a déclaré la guerre à son peuple, il paie des mercenaires, africains surtout, pour qu'ils tuent ses concitoyens rebelles. Les notes qui suivent à propos de certaines vérités ignorées ou laissées dans l'ombre restent, à mon avis, valables quelle que soit l'évolution en Libye pendant le week-end.
L'éternel chantage des pétroliers. Ils sont en grande partie incorrigibles. Dès qu'ils entrevoient une chance de gonfler le cours du pétrole, ils se précipitent pour l'exploiter par tous les moyens. Les analyses sérieuses indiquent que la suspension des fournitures provenant de Libye ne justifie en rien une hausse des prix. Mais l'augmentation des cours, ils l'ont obtenue ; des milliards pour eux et pour les spéculateurs, au détriment des consommateurs.
Les analyses que j'ai pu consulter sont explicites: la fermeture du Greenstream libyen ne provoque aucun risque de pénurie ; au contraire, elle peut contribuer à normaliser le marché, car actuellement l'offre dépasse largement la demande de pétrole comme de gaz, notamment pour le pays (Italie) directement concerné, car en ce moment le gazoduc qui arrive de Russie n'utilise que 60% de sa capacité et celui qui transporte, via la Suisse, les hydrocarbures de la Norvège et des Pays-Bas travaille à mi-service. Les entreprises grandes importatrices ont renoncé (moyennant des pénalités très lourdes) à des parties significatives des fournitures prévues dans leurs contrats ; il leur coûte beaucoup moins cher de rétablir les quantités convenues. En plus, les réserves sont particulièrement importantes, alors que la saison chaude approche. L'OPEP n'utilise pas des capacités de production correspondant à cinq fois la production de la Libye. Et parle de pénurie !
Vive la coopération euro-méditerranéenne renouvelée. En annonçant il y a deux jours que l'UpM (Union pour la Méditerranée) telle qu'elle avait été conçue au départ, n'existe plus (bulletin n° 10322), je ne voudrais pas avoir contribué à une équivoque. Je ne considère pas du tout que la coopération euro-méditerranéenne en ait pris un coup, mais le contraire: le nouveau modèle de coopération enfin prôné par la France, et auquel ont déjà souscrit cinq autres États membres, enterre un projet irréalisable et bureaucratique, donc voué à l'échec, et le remplace par un modèle de coopération efficace et nécessaire, fondée sur: des liens différenciés et spécifiques avec chaque pays tiers méditerranéen ; quelques projets communs ; moins de bureaucratie et de rhétorique.
C'est bien ce que cette rubrique avait souhaité dès le départ.
Explication d'un chiffre. Le ministre italien des Affaires étrangères a exprimé la crainte qu'une rupture pure et simple de l'UE avec le colonel Kadhafi n'entraîne une avalanche de 300.000 clandestins se dirigeant vers les côtes d'Italie. Ce chiffre n'a pas été pris au sérieux par les autres États membres: « Les craintes de l'Italie ont été nuancées par ses partenaires », a titré notre bulletin n° 10321. Or, c'est un malentendu. La prévision de Rome ne se réfère pas aux émigrés libyens éventuels, mais aux émigrés d'Afrique noire qui partiraient de la côte libyenne, et que M. Kadhafi avait accepté de bloquer en échange d'un véritable chantage.
D'après les indications dont j'ai eu connaissance, M. Kadhafi fait un double usage de cette arme: d'abord en faisant arriver, surtout par avion, des ressortissants du Soudan, Tchad, Nigeria, Éthiopie, Liberia, Mali et Niger, qu'il a armés et utilisés pour dompter son peuple rebelle ; après quoi, s'il parvient à écraser la rébellion, les Africains noirs qui le souhaitent seront libres de risquer, avec femmes et enfants, la traversée vers les côtes italiennes. Ainsi s'explique le chiffre ahurissant cité, la Libye devenant un énorme couloir pour Africains doublement victimes de son cynisme.
Pour le bien des nouvelles démocraties. La prévision de la Commission européenne selon laquelle la plupart des nouveaux immigrés clandestins n'obtiendront pas le droit d'asile est, à mon avis, positive pour leur pays d'origine, notamment la Tunisie. Ceux qui seront renvoyés doivent contribuer à consolider la liberté et la démocratie chez eux, non seulement du point de vue politique, mais aussi économique et de la création d'emplois. La nouvelle Tunisie a besoin de ses jeunes ! Ceux qui abandonnent leurs femmes et enfants ne contribuent pas à concrétiser le rêve de leur pays. (F.R.)