Ombres et lumières. Pourquoi cette rubrique, en reconnaissant la portée historique du réveil de plusieurs peuples arabes et les perspectives lumineuses qui en résultent, ne cache-t-elle pas en même temps les incertitudes et la distance entre les aspirations et leur concrétisation ? Parce que la rhétorique de certains commentaires, c'est de la démagogie à l'état pur et elle crée des illusions. Les analyses sur place et certaines évolutions (comme l'ampleur des fuites vers les côtes italiennes) confirment que ceux qui ont eu le courage de se libérer et de réclamer la démocratie recherchent avec la même ardeur, et parfois davantage, un emploi et l'amélioration de leur situation économique. Cacher une partie de la réalité, c'est un exercice commode mais peu honnête. Cette rubrique va s'efforcer de présenter, aujourd'hui et demain, un point de vue équilibré.
Égypte. Le cas de ce pays est le plus problématique. En pratique, l'armée a pris le pouvoir (quelques commentateurs ont parlé carrément d'un coup d'État militaire) et il est curieux de constater à quel point les commentateurs ignorent ou négligent un élément essentiel: cette armée puissante n'existe que grâce au financement des États-Unis: plus d'un milliard de dollars par an, un milliard et demi selon certaines sources ; en plus, grandes manœuvres conjointes tous les deux ans, et de nombreux gradés égyptiens qui s'entraînent régulièrement aux États-Unis. Il est évident que la première raison de ce soutien a été le traité de paix avec Israël de 1979 et que la confirmation de ce traité est une condition de son maintien. Les militaires égyptiens ont d'ailleurs affirmé que les traités en vigueur seront maintenus. Mais, « le sentiment de la place est différent », indique prudemment une enquête et l'arrêt de la vente de gaz à Israël a déjà été amplement réclamé, pour ne pas parler de ce Cheik rentré en Égypte après un long exil et qui a invité la foule à prier en vue d'aller tous ensemble à Jérusalem pour « libérer la Palestine ». Certes, les militaires ont exprimé l'intention de respecter le traité avec Israël: mais qui peut anticiper le résultat des libres élections annoncées ?
Quant à la relance économique, des données qui ont été publiées, et dont j'ignore le niveau d'exactitude mathématique mais qui sont de toute manière significatives, indiquent que sur 80 millions d'Égyptiens, 50 millions sont analphabètes et 70% disposent de moins de 3 euros par jour. Ceci ne prouve rien, les obstacles peuvent être surmontés ; mais ce sont des éléments qu'il est utile de ne pas ignorer.
Tunisie. L'évolution la plus spectaculaire a été l'ampleur de l'exode de citoyens tunisiens vers l'Italie. Leur motivation consiste pour l'essentiel dans le manque de confiance en une amélioration raisonnablement rapide des conditions de vie chez eux. Or, la plupart des partants n'ont pas droit à l'asile ! Cecilia Malmström, commissaire européenne responsable de ce domaine, s'est exprimée à plusieurs occasions. Je retiens son interview à un journaliste italien (L. Offeddu, Corriere della Sera), l'Italie étant le pays le plus directement concerné. Mme Malmström a notamment déclaré: « La grande majorité sera renvoyée. Seuls ceux qui prouveront leur droit à l'asile politique pourront rester. Nous ne pouvons pas obliger un pays de l'UE à accepter des migrants extracommunautaires. Nous devons les aider chez eux: investissements, prêts, infrastructures, commerce. La Tunisie doit en même temps être encouragée à reprendre ses citoyens. » Voir toutefois notre bulletin précédent à propos du volume de l'aide annoncée par Catherine Ashton.
Par ailleurs, une enquête effectuée en Tunisie même, au lieu de départ des clandestins décidés à rejoindre l'Europe, confirme les raisons du choix de cette aventure, malgré les mille dangers encourus. Ce sont presque toujours des hommes jeunes qui quittent à la fois leur pays, leur femme et parfois même un modeste emploi, parce qu'ils ne croient pas à une amélioration assez rapide de la situation sur place. Ils visent pour la plupart à rejoindre ensuite la France, où ils ont la conviction qu'ils trouveront un emploi, en suivant l'exemple de tellement de concitoyens qui les ont précédés, sans donner d'importance à l'aggravation du chômage sur place.
On voit à quel point les prévisions de la Commission européenne sont éloignées des espoirs des clandestins qui ont choisi les risques et les incertitudes de la traversée de la mer vers l'Europe.
Autres situations et considérations. Je ne crois pas que le Conseil Affaires générales de ce lundi apportera des éléments significatifs nouveaux. Cette vue d'ensemble de la situation réelle en Égypte et en Tunisie sera suivie demain par un tour d'horizon concernant d'autres pays et surtout par quelques remarques générales qui, à mon avis, méritent d'être prises en considération. (F.R.)