*** ANTOINE FLEURY, LUBOR JILEK (sous la dir. de): Une Europe malgré tout, 1945-1990. Contacts et réseaux culturels, intellectuels et scientifiques entre Européens dans la guerre froide - Cultural, Intellectual and Scientific Contacts and Networks among Europeans during the Cold War - Kulturelle, intellektuelle und wissenschaftliche Kontakte und Netze unter Europäern im Kalten Krieg. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: pie@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « L'Europe et les Europes, 19e et 20e siècles », n° 9. 2009, 477 p., 42,50 €. ISBN 978-90-5201-097-7.
Ce très riche ouvrage renvoie l'auteur de ces lignes à un propos amer que lui avait confié Bronislaw Geremek au sortir d'une manifestation au Collège d'Europe à Bruges, voici quelques années: « Aujourd'hui, hélas, les contacts entre intellectuels d'Europe occidentale et orientale sont bien moins riches et fréquents qu'ils ne l'étaient pendant la Guerre froide »… Et le médiéviste polonais d'observer que les échanges et les débats d'idées s'étaient substantiellement appauvris, entre ces « deux Europe », au moment où, avec la chute du rideau de fer, la réunion du continent s'était opérée. Les raisons de cette indifférence croissante à l'Autre européen ne sont pas le propos des auteurs de ce livre, même si ce sujet mériterait, à l'évidence, de faire l'objet d'autres travaux scientifiques. Par contre, les historiens et autres chercheurs réunis en septembre 2003 au Centre européen de Coppet, en Suisse, confirment, preuves étayées à l'appui, la véracité de la deuxième partie du propos tenu par l'intellectuel polonais et européen trop tôt disparu: malgré tous les obstacles de tous ordres, politiques et idéologiques, qui ont prévalu tout au long de la Guerre froide, un foisonnement de « liens ont été entretenus par des acteurs souvent indépendants des instances gouvernementales respectives, qu'ils soient artistes, musiciens, écrivains, historiens ou physiciens », ainsi que le rappelle le Pr. Fleury (Université de Genève) dans son chapitre introductif. C'était même carrément inscrit dans les gènes de la puissance invitante à ce colloque dont rend compte très fidèlement cet ouvrage, à savoir l'Association internationale d'histoire contemporaine qui, depuis 1968, jugeait qu'il y avait « une obligation morale de la part de l'élite universitaire à entretenir des liens humains et scientifiques par delà le rideau de fer ».
Invités à tirer parti des recherches rendues possibles par l'ouverture d'archives, notamment celles d'associations culturelles, « souvent purs produits de la guerre froide », et de partis politiques, à commencer par celles de partis communistes, les travaux ont été structurés en cinq chantiers, lesquels composent les cinq parties du livre. La première d'entre elles est consacrée aux « Institutions d'échanges culturels ». On y trouve, entre autres, une contribution portant sur « les visions américaines de l'Europe réunifiée » à la lumière de l'action, à Strasbourg, d'organisations financées par la CIA pour préparer, sur la base des exilés est-européens, une relève prête à prendre la main à la libération escomptée de l'emprise communiste. D'autres travaux portent sur d'autres initiatives prises par chacun des deux camps de l'époque pour illustrer la supériorité de son modèle de société par rapport à l'autre. La deuxième partie de l'ouvrage voit, elle, différents auteurs s'intéresser de manière spécifique aux « réseaux d'échanges entre intellectuels et universitaires », à savoir aux diverses initiatives d'une élite soucieuse que soient sauvegardés des contacts entre les penseurs, les écrivains et autres universitaires des deux parties du continent afin de sauver « l'esprit européen ». Sont ainsi tour à tour passés en revue les Rencontres internationales de Genève et le Centre européen de la culture cher à de Rougemont, la Société européenne de culture, le Pen Club français, le Congrès pour la liberté de la culture, mais encore le Comité international des sciences historiques et la Fondation pour une entraide intellectuelle européenne, Lubor Jilek (Institut européen de l'Université de Genève et conservateur au Centre d'archives européennes de Coppet) s'employant à voir dans quelle mesure l'action de celle-ci a favorisé, le jour venu, l'émergence de Solidarnosc. Ce sont ensuite les « réseaux fédéralistes, pacifistes et confessionnels » qui sont explorés, cette partie s'ouvrant sur une contribution de Bertrand Vayssière montrant que l'Union européenne des fédéralistes a été rapidement contrainte à une « conversion forcée (…) aux réalités de la division de l'Europe », son idéal « d'Europe Troisième Force », ni communiste ni capitaliste, la conduisant dans l'impasse ou, du moins, à la marginalisation du mouvement dans une Europe divisée. La quatrième partie du livre traite de divers aspects observés dans les « réseaux cinématographiques et musicaux », la dernière regroupant elle, sous l'intitulé « Activités transeuropéennes et perceptions de l'autre Europe », des études sur différents aspects illustratifs de l'originalité des initiatives prises par certaines personnalités ou par certains gouvernements pour surmonter autant que faire se pouvait les clivages Est-Ouest.
En conclusion, cet ouvrage ne séduit pas seulement par la richesse et la fiabilité scientifique des travaux qu'il propose: son principal mérite est de braquer les projecteurs sur des hommes et des actes oubliés alors qu'ils n'appartiennent pas à l'histoire ancienne, mais qu'ils ont tous, peu ou prou, participé à la gestation d'une Europe réunie, même si elle se parle moins depuis qu'elle l'est.
Michel Theys
*** GEORGE MCKAY, CHRISTOPHER WILLIAMS, MICHAEL GODDARD, NEIL FOXLEE, EGIDIJA RAMANAUSKAITE (sous la dir. de): Subcultures and New Religious Movements in Russia and East-Central Europe. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « Cultural Identity Studies », n° 15. 2009, 309 p., 53,30 €. ISBN 978-3-03911-921-9.
Des ethnologues, sociologues, philosophes, linguistes et autres spécialistes académiques des cultures invitent, par cet ouvrage, à une passionnante plongée dans les mondes largement méconnus et parfois même diabolisés des sous-cultures et nouveaux mouvements religieux qui ont éclos en Russie et en Europe centrale et orientale dès l'effondrement de l'ancien empire soviétique. Ces regards scientifiques ont pu être posés grâce à un programme de recherches financé trois années durant par l'Union européenne et auquel ont collaboré plusieurs universités de cette partie d'Europe et de Grande-Bretagne. La première partie du livre est consacrée à différentes sous-cultures qui, pour n'être pas l'apanage de cette partie du monde, sont perçues comme le produit « d'histoires post-socialistes spécifiquement locales » et, à ce titre, sont différentes les unes des autres comme elles le sont des mouvements similaires à l'Ouest. Cette « glocalisation des sous-cultures en Europe orientale », selon la formule de George McKay and et Michael Goddard (Université de Salford), se traduit, par exemple, par les skinheads russes de Kazan qui sont les héritiers des gangs criminels, là où leurs alter ego lituaniens sont animés, eux, par l'idéologie nationaliste. De même, d'autres contributions montrent que les adeptes du mouvement hip-hop en Roumanie et en Estonie présentent, sur le fond comme sur la forme, au moins autant de différences que de points de rencontre. Les trois dernières contributions de cette première partie portent sur des mouvements hérités de la contre-culture des années 60, à savoir des Hippies lituaniens, ainsi que des « Euro-Indiens » et un éco-village en Slovaquie. Dans la deuxième partie du livre, les auteurs s'attaquent à la problématique des nouveaux mouvements religieux qui, à leurs yeux, ne se sont pas fatalement mis à pulluler en réaction à la promotion de l'athéisme qui prévalait sous les régimes communistes. Les contributions montrent que les nouveaux venus sur les scènes religieuses et spirituelles de l'Est peuvent être confrontés à des freins politiques et religieux dans certains pays, notamment la Roumanie et la Russie. Ce qui est en jeu dans ces pays à des degrés divers, c'est donc l'application pratique de la liberté individuelle, du pluralisme et de la tolérance.
(MT)
*** CHRISTIANE TIMMERMAN, JOHAN LEMAN, HANNELORE ROOS, BARBARA SEGAERT (sous la dir. de): In-Between Spaces. Christian and Muslim Minorities in Transition in Europe and the Middle East. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Gods, Humans and Religions », n° 18. 2009, 284 p., 36,50 €. ISBN 978-90-5201-565-1.
Ce très bel ouvrage rend compte d'un séminaire qui a été organisé par le Centre universitaire Saint-Ignace d'Anvers en décembre 2007 afin d'appréhender, sur une base interdisciplinaire, le sort des minorités chrétiennes au Moyen-Orient et musulmanes en Europe. À l'évidence, le phénomène de sécularisation n'est pas un phénomène global, ce dont l'état du monde ne cesse de témoigner, et même en Europe où il s'était imposé, force est de constater désormais, ainsi que le souligne l'anthropologue Christiane Timmerman dans sa préface, que « la religion reste au cœur de la compréhension du monde de beaucoup de personnes ». L'objet de l'ouvrage est, dès lors, de voir de quelle(s) manière(s) les minorités religieuses interagissent avec les cultures dominantes, en partant d'un double constat: les minorités chrétiennes résidaient au Moyen-Orient avant même l'islamisation de la région, alors que la présence musulmane en Europe est un phénomène très récent ; ensuite, la position problématique d'une minorité religieuse au Moyen-Orient est « fondamentalement juridique dans son essence, parfois avec des conséquences sociales », tandis que celle d'une minorité en Europe occidentale est « fondamentalement sociale dans son essence, parfois avec des restrictions légales pour ce qui est des expressions au niveau culturel », ce dont atteste par exemple la question du foulard. La première partie de l'ouvrage se focalise sur l'histoire et l'évolution du statut des minorités au Moyen-Orient, en particulier en Irak et en Turquie ; la deuxième envisage le sort des musulmans en Europe à la lumière d'exemples puisés notamment en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Les questions des conversions à l'islam et d'un enseignement spécifiquement musulman y sont notamment étudiées de manière critique. La troisième partie du livre est, elle, consacrée aux fortes implications, pour toutes les minorités, de la révolution Internet qui, avance Johan Leman, leur permet de promouvoir « une homogénéisation au sein de communautés transnationales, mais un antagonisme par rapport à l'Autre ». Enfin, la dernière partie de l'ouvrage est consacrée au potentiel développement d'un islam européanisé.
(MT)
*** LEONIDAS DONSKIS (sous la dir. de): A Litmus Test Case of Modernity. Examining Modern Sensibilities and the Public Domain in the Baltic States and the Turn of the Century. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Interdisciplinary Studies on Central and Eastern Europe », n° 5. 2009, 314 p., 50,90 €. ISBN 978-3-0343-0335-4.
Ce livre collectif examine l'histoire et les changements vécus par les pays baltes, de leur création à nos jours, en cherchant à comprendre les origines des questions socioéconomiques, migratoires, raciales ou historiques qui se posent dans ces pays. Membre du Parlement européen et ancien professeur en sciences politiques, Leonidas Donskis remonte d'abord aux origines de ces pays pour en montrer l'évolution jusqu'à aujourd'hui. L'ouvrage essaie ensuite de faire comprendre l'intensité et la profondeur des changements socioéconomiques et culturels intervenus en Lituanie, Estonie et Lettonie, ainsi que les diverses influences auxquelles ils ont été soumis, en particulier celle de l'Union soviétique pendant les années du rideau de fer. L'ouvrage aborde encore des thèmes comme l'adhésion à l'Union européenne, la vague de délocalisations vécue en Europe, les questions ethniques et migratoires ou encore l'évolution des médias et la Seconde Guerre mondiale.
(NDu)
*** BARBARA GOODWIN, KEITH TAYLOR: The Politics of Utopia. A Study in Theory and Practice. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Ralahine Utopian Studies », n° 5. 2009, 325 p., 38 €. ISBN 978-3-03911-080-3.
Publié originellement en 1982, ce livre reste incontournable pour comprendre l'importance de l'utopie pour la théorie et la pratique politiques. Réfutant la conviction largement répandue que l'utopie n'a plus sa place dans la pensée et la vie politiques modernes, ses auteurs arguent qu'il s'agit, tout au contraire, d'un concept dont la vertu particulière réside dans sa capacité à transcender les limites des circonstances présentes, à inspirer des pensées alternatives et à ouvrir de nouvelles voies pour l'action politique. À la lumière des crises financière et bancaire des derniers mois, qui oserait prétendre que le réalisme et le pragmatisme sont toujours les meilleures manières de faire de la politique ? En 1982, Keith Taylor se demandait notamment si l'écologie émergerait comme un mouvement utopien et discernait, dans la société, des tendances visant à juger que la croissance économique ne pouvait pas être indéfiniment soutenable, ce qui ouvrait la voie, selon lui, à « une nouvelle forme de société fondée sur un équilibre entre l'homme et son environnement ». Près de trente ans plus tard, des pas non négligeables ont été accomplis dans cette direction, même si la « capacité de survie » reste précaire. Alors qu'il est décédé voici près de quatre ans, sa complice, professeur de science politique à l'Université d'East Anglia à Norwich, n'a pas tort de constater, dans sa préface, que ce diagnostic prend une dimension poignante maintenant que « l'effondrement de banques majeures dans les pays capitalistes les plus avancés et les signaux d'une récession mondiale - sans même parler des toujours plus lugubres prédictions scientifiques quant à un désastreux changement climatique - suggèrent que la vie normale est appelée à changer radicalement ». Ceux qui pensent que de nouvelles utopies sont nécessaires dans ce contexte trouveront dans cet ouvrage des confirmations scientifiques qu'ils ne sont pas dans l'erreur.
(MT)
*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe, 18 av. Félix Faure, F-69007 Lyon. Internet: http://www.pressefederaliste.eu ). 2009, n° 147, 32 p., 3 €. Abonnement annuel: 15 €.
Cette publication fédéraliste très combative consacre un « Focus » aux intégrations régionales qui se développent un peu partout dans le monde et propose « le fédéralisme comme réponse au défi du conflit israélo-arabe ». Un autre coup de projecteur est donné à la difficile décentralisation qui prévaut dans la France toujours jacobine. Enfin, sous la plume de Jean-Pierre Gouzy, la prétention du Conseil européen - ou, du moins, de son président stable - de devenir le gouvernement économique est stigmatisée et présentée comme une déviance coupable par rapport à la fédération mentionnée voici soixante ans dans la Déclaration Schuman.
(MT)