La Croatie et l'Islande mises à part, qui croit encore à de nouvelles adhésions à l'UE dans des délais prévisibles ? Que ce soit clair: les rapports de la Commission européenne sur la situation et les perspectives de chaque pays candidat ne ferment aucune porte. Les négociations en cours se poursuivront et d'autres seront vraisemblablement ouvertes ; les encouragements et les éloges ne manquent pas dans l'évaluation de la Commission, et quelques progrès seront encore constatés l'année prochaine. Mais, quant au fond, le processus semble bloqué. L'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne éliminera le blocage politique de la France et de quelques autres États membres, mais ne modifiera pas la situation sur le terrain.
Beaucoup de choses doivent changer. La signification et l'importance pour les pays concernés d'être candidats à l'adhésion, et de la négocier, sont considérables: c'est une situation qui comporte des avantages politiques et matériels (soutiens financiers, régimes commerciaux assez ouverts, diverses formes de coopération) et surtout elle représente un aiguillon puissant en faveur des réformes internes. Les rapports annuels de la Commission (résumés dans notre bulletin n° 9998 et dans le N° 10000 pour le cas du Kosovo) sont souvent encourageants et les pays concernés ont raison de s'en prévaloir ; mais ces rapports soulignent aussi que beaucoup de choses doivent changer pour que les ambitions et les espoirs se concrétisent.
Il est toujours question des retards et des lacunes dans l'un ou l'autre domaine pour expliquer les blocages, ou la lenteur des progrès ; mais, à mon avis, l'incompréhension est parfois plus radicale. Certains pays candidats donnent l'impression de ne pas avoir compris les raisons fondamentales de la construction européenne, sa signification véritable ; ou, du moins, ils n'en tiennent pas compte ou ils la rejettent.
Réconciliation, objectif prioritaire. L'objectif prioritaire de la construction européenne, sa raison d'être, était la réconciliation entre des pays qui, depuis des siècles et des siècles, n'arrêtaient pas de se faire la guerre. Trop de pays candidats, ou qui aspirent à le devenir, paraissent poursuivre des objectifs opposés: faire partie de l'UE représente trop souvent un succès sur le voisin, renforce la position nationale dans les querelles qui se poursuivent, et les progrès dans les négociations d'adhésion sont parfois utilisés comme une arme. Les tentatives de créer des États multiethniques et pluriculturels échouent largement, parfois de manière éclatante, comme dans le cas du Kosovo et encore plus de la Bosnie-Herzégovine. Faudrait-il avoir le courage d'admettre que l'UE s'est peut-être elle-même trompée en prônant l'union de peuples qui souhaitaient au contraire se regrouper selon des critères ethniques et parfois religieux ? Ils étaient parfois en train de le faire, mais avec des méthodes et des excès inadmissibles. Quoi qu'il en soit, qu'est-ce qu'on constate ? Le Kosovo a obtenu l'indépendance mais la Serbie la conteste et cinq États membres de l'UE ne l'ont pas reconnue: la Bosnie-Herzégovine s'éloigne au lieu de se rapprocher de l'adhésion (voir notre bulletin d'hier). D'autres situations sont difficiles ou elles risquent de le devenir.
États non viables ? La situation économique n'est pas, dans certains cas, plus brillante, non pas à cause de l'existence de déficits budgétaires et d'autres lacunes (qui n'en a pas, dans la zone-euro elle-même ?) mais dans le sens où quelques États qui ont réclamé et obtenu leur indépendance ne paraissent pas viables ; ils ne sont pas en mesure de rémunérer leurs fonctionnaires, de faire fonctionner la machine étatique, et leur économie est amplement fondée sur la contrebande, voire la criminalité organisée. Certes, il ne faut pas généraliser: plusieurs États balkaniques ont des économies saines et continuent à progresser de façon encourageante. Il faudrait peut-être opérer des distinctions et ne pas être trop pressé. Quelques parlementaires européens influents estiment (et ne le cachent pas) que les deux dernières adhésions ont été quelque peu hâtives.
Répercussions internes. L'UE ne devrait pas faire semblant d'ignorer les répercussions institutionnelles de la fragmentation de certains pays candidats. La Serbie était un État unique, ils sont devenus trois, chacun ayant droit en cas d'adhésion à son commissaire européen, son nombre minimal de parlementaires, son poids au sein du Conseil. La Commission deviendrait progressivement une Assemblée au lieu d'un pouvoir exécutif.
Les considérations qui précèdent ne constituent pas une invitation à rejeter les élargissements futurs. L'UE doit rester ouverte, la vocation à l'adhésion des pays balkaniques doit être confirmée car ils appartiennent à l'Europe et, progressivement, à des rythmes différents, ils s'en rapprochent. Mais il ne faut pas ignorer les problèmes évoqués ; ce n'est qu'en les admettant qu'il sera possible de les résoudre.
Je n'ai pas cité le cas de la Turquie, qui est tout à fait différent. Ce sera pour demain.
(F.R.)