Une lacune à combler. L'une des premières initiatives de la Commission européenne « Barroso 2 » devra être de définir sa vision globale de l'activité agricole en Europe et dans le monde, dont l'absence a représenté, à mon avis, une lacune de la Commission « Barroso 1 ». La gestion de la PAC (politique agricole commune) ne représente qu'un aspect partiel des responsabilités européennes en ce domaine, qui incluent la lutte contre la faim dans le monde, la protection de la nature, la biodiversité, la politique commerciale, la politique de développement, et d'autres éléments encore. Certes, la Commission s'occupe régulièrement de ces thèmes, mais de manière sporadique, chacun à son tour, sans une véritable stratégie élaborée en commun par tous les commissaires responsables des différents secteurs et engageant la responsabilité collective.
Cette lacune ancienne entraîne un manque de cohérence entre les différentes politiques communautaires avec des effets négatifs permanents et parfois absurdes. Je me rappelle qu'à un moment donné le Fonds européen de développement (FED) finançait un projet d'élevage dans un pays africain et en même temps la Commission augmentait la subvention à l'exportation de viande européenne entraînant l'échec du projet du FED. Le Conseil Agriculture avait approuvé en son temps, avec l'assistance de la Commission, un document impeccable et lumineux sur le rôle de l'agriculture en Europe, destiné au Conseil européen ; il l'avait transmis aux ministres des Affaires étrangères, qui, sans le lire, l'avaient inséré soigneusement dans le dossier destiné aux chefs de gouvernement ; ces derniers en ont pris acte, et le document a conclu sa brève carrière dans les archives communautaires, où il repose toujours, en bonne et abondante compagnie.
Quelques questions essentielles. Le document global que l'on attend maintenant de la Commission européenne devrait prendre en considération, dans un ensemble cohérent, des questions telles que:
a) l'activité agricole est-elle indispensable à l'Europe, pour sauvegarder la nature, les traditions, les modes de vie ? Est-elle nécessaire pour l'équilibre territorial, en évitant le gonflement aberrant des métropoles et de leurs banlieues et protégeant les villes moyennes et petites avec leur vie culturelle ?
b) l'UE doit-elle continuer à développer une politique en faveur de la qualité alimentaire, avec dès règles garantissant la qualité des produits et protégeant les dénominations ? Si la réponse est positive, doit-elle appliquer des normes analogues aux produits importés, pour protéger les consommateurs ?
d) l'Europe a-t-elle le droit/devoir de développer son autosuffisance alimentaire ? L'UE est et restera le premier importateur mondial de denrées alimentaires, surtout en provenance des pays pauvres, mais elle doit être en mesure de nourrir en cas de nécessité sa population, car au niveau d'un continent l'autonomie alimentaire est une condition indispensable pour l'indépendance tout court ;
c) la libéralisation des échanges mondiaux doit-elle s'appliquer au secteur agricole et alimentaire selon des critères analogues à ceux valables pour le secteur industriel, ou doit-elle tenir compte de considérations autres que l'expansion en elle-même du commerce mondial ?
Les inconvénients d'une libéralisation totale, ruineuse surtout pour les pays pauvres. Le dernier point évoqué implique un ensemble de considérations qui mériteraient un long développement. L'expansion incontrôlée de certaines productions des pays pauvres dans le but de gonfler au maximum leurs exportations: provoque la destruction de forêts et d'autres habitats naturels ; encourage la ruineuse monoculture en détruisant les cultures traditionnelles et l'autosuffisance alimentaire, au détriment des populations locales qui deviennent dépendantes des importations et abandonnent les campagnes en gonflant les villes de manière parfois monstrueuse. La libre concurrence mondiale totalement ouverte entraîne par ailleurs la disparition ou l'interruption de productions alimentaires dans les pays développées, en suscitant ensuite les protestations scandalisées de ceux mêmes qui les ont provoquées (voir le cas du maïs américain).
Ces aspects ont été approfondis par des spécialistes dont les analyses et les études sont disponibles ; cette rubrique en a fait état à plusieurs reprises. Mais la synthèse et la visibilité font défaut. La Commission européenne doit s'en charger en tant que collège, en prenant en considération tous les aspects, sans se limiter à la gestion quotidienne et parfois myope de la PAC par le commissaire responsable.
Est-il besoin de dire que le Parlement européen doit aussi jouer son rôle, au lieu de prendre position de façon partielle et souvent contradictoire en fonction du dossier sur lequel il est appelé ce jour-là à voter ?
(F.R.)