Le paragraphe des Conclusions du Conseil européen consacré à la sécurité de l'approvisionnement énergétique (par. 35) se limite à confirmer quelques évidences: a) préoccupation pour « les problèmes potentiels concernant l'approvisionnement de gaz russe passant par l'Ukraine » ; b) rappel aux fournisseurs qu'ils doivent respecter leurs engagements (livraison et transit) afin d'éviter une nouvelle interruption des fournitures à l'UE; c) invitation au Conseil et à la Commission à suivre et analyser attentivement la situation et à en rendre compte au Sommet si nécessaire ; d) exigence que l'UE s'exprime d'une seule voix.
Il est normal que le Sommet n'en ait pas dit davantage sur cette affaire qui implique des répercussions importantes aussi bien à très court terme (danger d'une interruption des fournitures de gaz russe cet hiver, qui serait dramatique pour certains États membres) qu'à moyen terme (négociations sur le nouvel accord de partenariat UE/Russie qui devraient être bientôt relancées) et à long terme (installations alternatives pour la fourniture de gaz oriental à l'UE, envisagées ou déjà en construction, qui ne seront opérationnelles que d'ici de nombreuses années). Mais des autorités européennes ont fourni davantage d'indications et les milieux industriels et commerciaux concernés n'hésitent pas à s'exprimer. Voici ce qu'il en résulte.
Les urgences. La réunion du Conseil européen avait été précédée de démarches russes au niveau le plus élevé (M. Poutine lui-même) pour souligner la gravité du danger et pour suggérer que l'UE apporte un soutien financier permettant à l'Ukraine de faire face à ses engagements à l'égard de la Russie, celle-ci étant disposée à participer à l'opération. D'après des chiffres indiqués à Rome, les besoins pour assurer un hiver tranquille seraient de l'ordre de 5 milliards de dollars (3 à 4 milliards d'euros selon d'autres sources). M. Barroso avait envoyé une mission à Kiev pour avoir des renseignements directs, et le commissaire à l'Énergie Andris Piebalgs avait ensuite indiqué devant le Conseil Énergie (voir notre bulletin n° 9921) que les risques étaient sérieux. L'UE paye régulièrement ses factures pour l'achat et le transport du gaz ; il revient aux deux pays tiers concernés de respecter leurs engagements, sans exclure une implication européenne. Le président Barroso avait indiqué dès le départ (voir notre bulletin n° 9911) que le budget communautaire n'était pas en mesure d'intervenir, et il l'a répété de manière explicite à l'issue des travaux du Conseil européen ; le prochain président du Conseil « Relations extérieures », le Suédois Carl Bildt, vient de le répéter avec fermeté. Mais M. Barroso avait en même temps indiqué que l'UE entend aider les « amis ukrainiens » et que cette semaine même il organisait une réunion avec des représentants des institutions financières internationales, de compagnies gazières européennes et des États membres, pour étudier la possibilité de « mettre sur pied un ensemble de mesures transitoires à court terme » (voir notre bulletin n° 9925). Le « groupe de coordination du gaz » (qui, sous la présidence de la Commission, réunit les experts des États membres et les représentants des secteurs concernés et des consommateurs) se réunira le 2 juillet, après le premier échange de vues sur la situation auquel il a procédé le 18 juin. Nous en sommes là concernant les urgences.
Implications très vastes. Mais les difficultés à court terme peuvent influencer les évolutions à moyen et à long terme. L'un des aspects essentiels du nouvel accord UE/Russie, dont les négociations traînent depuis des années, concerne la Charte de l'énergie, ou plutôt le document destiné à remplacer cette Charte, et les manœuvres autour des réseaux qui doivent garantir l'approvisionnement futur de l'UE sont en ébullition permanente, avec des répercussions politiques impliquant non seulement l'UE , la Russie et l'Ukraine mais aussi la Turquie, les pays riverains de la mer Caspienne et de la mer Noire (y compris la Géorgie), l'Iran, l'Irak (ou plus précisément le Kurdistan irakien), les Balkans. Je renvoie pour une vue d'ensemble des projets et de leurs difficultés à cette rubrique dans le bulletin n° 9921 (et N° 9909 pour certains aspects techniques).
En attendant le Traité de Lisbonne. Le malheur pour l'UE est qu'elle ne parle pas d'une seule voix: chaque État membre, ou presque, agit pour son compte, malgré les appels du Conseil européen ; parfois, ce sont les entreprises pétrolières elles-mêmes qui prennent les initiatives et concluent des accords avec les entreprises de l'autre côté (contrôlées, comme Gazprom, par les autorités politiques). Le Traité de Lisbonne améliorerait cette situation. Les États membres qui, comme la Pologne et la République tchèque, continuent à retarder le dernier acte de leur ratification de ce traité, pourraient obtenir le résultat de se retrouver isolés face à Moscou ; si c'est ça que leurs présidents eurosceptiques souhaitent…
(F.R.)