Les adversaires de l'Europe ont aussi leur place. Un pas est en train d'être franchi. L'exercice d'explication des résultats des élections européennes laisse progressivement la place aux anticipations sur leurs effets. Les analyses coïncident largement pour constater que: le PPE renforce son rôle de première force politique (malgré le départ des Conservateurs britanniques) ; les Socialistes gardent la deuxième place mais ils se sont affaiblis ; les Libéraux consolident leur troisième position ; les Verts renforcent avec éclat leur poids et leur influence ; les eurosceptiques (entendant par ce terme les forces politiques favorables à l'affaiblissement des institutions européennes en faveur de la méthode intergouvernementale) ne se sont pas affirmés comme ils l'espéraient. Un parti favorable à la sortie de son pays de l'UE a obtenu un certain succès, l'UKIP britannique ; je considère comme positif que cette position soit, elle aussi, visible et que les citoyens sachent que tout pays est libre de quitter l'UE s'il le souhaite. Par ailleurs, les adversaires de la construction européenne en tant que telle, qu'ils soient d'extrême gauche ou d'extrême droite, restent marginaux, tout en ayant heureusement leur place dans la salle. Je dis « heureusement » parce qu'il importe de prouver qu'ils ont la faculté de s'exprimer comme toute autre force politique ; ainsi, ils ne peuvent pas jouer le rôle qu'ils préfèrent, celui des victimes écrasées par le pouvoir en place, obligées d'agir en clandestinité.
Il est, à mes yeux, encourageant que, dans ces élections, les succès les plus significatifs aient été obtenus par des personnalités qui se sont explicitement prononcées en faveur du renforcement des institutions et des mécanismes communautaires, et qui entendent consacrer essentiellement à l'Europe leur action politique plutôt que de la considérer comme une parenthèse dans la carrière nationale: je cite presque au hasard Graham Watson, Michel Barnier, Daniel Cohn-Bendit, et pour certains aspects Jean-Claude Juncker.
À présent, l'attention se déplace progressivement des commentaires vers les effets des élections, leurs répercussions sur l'activité communautaire. J'en évoque, en bref, deux aspects.
1. La présidence de la nouvelle Commission européenne. Le calendrier est serré: le Conseil européen s'exprimera la semaine prochaine et le nouveau Parlement quelques semaines plus tard. Le groupe PPE s'est déjà exprimé en faveur de la confirmation de M. Barroso pour un nouveau mandat (voir notre bulletin d'hier) et lui-même s'est déclaré disponible (voir les pages suivantes). Les réserves, et même les oppositions, sont licites, mais il semble difficile de contester que le président actuel est représentatif des tendances politiques qui prévalent aussi bien au Parlement européen que dans la plupart des États membres. Si les peuples s'expriment largement en faveur du centre-droit, comment justifier une présidence de la Commission allant dans le sens opposé, et qui serait en conflit permanent avec le Conseil européen ?
Certes, des personnalités de premier plan ont été citées (Guy Verhofstadt, Poul Nyrup Rasmussen, Mario Monti), mais il ne faut pas oublier que l'accord au sein du Conseil européen est aussi indispensable que celui au sein du Parlement, et que l'équilibre de la présidence Barroso est prouvé par l'appui apporté à sa confirmation par plusieurs chefs de gouvernement appartenant à d'autres forces politiques que le PPE. La Commission n'est d'ailleurs pas un gouvernement, représentatif d'une majorité, elle doit fonder son action sur l'intérêt européen, et son autonomie impose qu'elle n'ait pas de comptes à rendre à un groupe politique spécifique du Parlement européen. Pendant la campagne électorale, les prises de position même vigoureuses, voire excessives, étaient compréhensibles. Il est impensable de négliger à présent, même pour la présidence de la Commission, les orientations exprimées par la majorité des citoyens.
2. Entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Les perspectives en Irlande sont de plus en plus positives d'un double point de vue: les textes destinés à atténuer les soucis, d'ailleurs injustifiés, des citoyens irlandais sont pratiquement prêts, même s'ils demeurent confidentiels ; les sondages sur les intentions de vote au deuxième référendum sont assez largement positifs (voir notre bulletin n° 9912).
Mais Elmar Brok a introduit avec éclat un nouvel élément de réflexion, en expliquant que le principal danger pour le Traité de Lisbonne ne vient pas d'Irlande, ni de Pologne, ni de la République tchèque, mais de Grande-Bretagne (voir notre bulletin n° 9909). Le chef des Conservateurs, David Cameron, a en effet confirmé que s'il revient au pouvoir avant que le Traité de Lisbonne ne soit en vigueur, il retirerait le « oui » de son pays (décidé par voie parlementaire) et convoquerait un référendum. Le résultat pourrait de toute évidence être négatif. Ce serait la fin de ce traité, avec tous les inconvénients qui en résulteraient. Mais aussi, peut-être, la perspective d'une nouvelle phase de la construction européenne. (F.R.)