La vigilance n'est pas protectionniste. À l'intérieur de l'UE, le protectionnisme n'a pas de sens et la liberté des échanges n'est pas en danger (voir cette rubrique d'hier). Au niveau mondial, la situation est différente, non pas parce qu'un retour au protectionnisme serait justifié, mais dans le sens où les règles du commerce loyal doivent impérativement être précisées et leur application renforcée. En principe, les règles existent ; l'Organisation mondiale du commerce (OMC) veille sur leur application. Sur le terrain, la situation n'est pas aussi simple. L'ampleur des fraudes, des contrefaçons, des infractions à la propriété intellectuelle est, dans certains cas, hallucinante et la tolérance est excessive, avec des effets qui ne sont pas seulement économiques mais touchent très souvent la santé, la sécurité, la nature.
La vigilance n'est pas du protectionnisme ; elle répond à l'exigence de sauvegarder la loyauté du commerce et de protéger la santé, la sécurité, l'environnement. Mais ces objectifs ne doivent pas se transformer en excuses pour justifier des restrictions. D'ailleurs, l'image d'un monde qui renierait la liberté du commerce ne correspond pas à la réalité. L'essentiel des échanges se déroule de façon satisfaisante.
Une vue d'ensemble évidente. L'UE en particulier n'a rien d'un rempart protectionniste. Des pays tiers européens comme la Norvège et la Suisse appartiennent en pratique au marché commun, et la Turquie se situe avec l'UE dans un régime d'Union douanière qui fonctionne. Il n'existe pas de problèmes, sinon de nature épisodique, avec le Japon, le Canada, l'Australie. Les discussions avec la Corée du Sud ne portent pas sur le régime en vigueur mais sur l'évolution vers le libre-échange réciproque (l'industrie automobile européenne réclame la réciprocité en matière d'accès aux marchés respectifs). Dans les relations avec la rive sud de la Méditerranée et avec les groupements régionaux d'Amérique latine, l'UE s'est trompée de cible: la création de zones de libre-échange avec des pays qui maintiennent des barrières commerciales entre eux et qui, dans quelques cas, ferment réciproquement leurs frontières ou entretiennent même des conflits est irréalisable. Mais les ambitions raisonnables sont progressivement atteintes (Mexique, Maroc, etc.).
Les échanges euro-américains ne sont certes pas en danger. La relation commerciale entre l'UE et les États-Unis constitue le principal flux d'échanges au monde. Les divergences, souvent artificiellement gonflées, reflètent dans la plupart des cas des intérêts spécifiques, certes respectables mais modestes dans le contexte global. Il n'est heureusement plus question d'une véritable zone de libre-échange euro-américaine, qui n'est pas un objectif réaliste. L'obstacle n'est pas économique ni technique mais essentiellement politique: il est impensable d'envisager une gouvernance supranationale conjointe, chargée de veiller sur le respect des règles et disposant d'un pouvoir d'intervention et de décision tel qu'il existe dans l'UE. Le Sénat des États-Unis ne renoncerait jamais à ses pouvoirs en matière commerciale ; et ni d'un côté ni de l'autre, on est disposé à perdre l'autonomie dans des domaines ayant des implications sur la santé ou des racines culturelles: organismes génétiquement modifiés (OGM), viande aux hormones, etc. Les dossiers controversés font parfois beaucoup de bruit, mais leur ampleur réelle est insignifiante si on la compare à l'ampleur des échanges, même si, logiquement, les secteurs directement touchés (derniers cas: fromage Roquefort pour la France, eaux minérales pour l'Italie) s'agitent car, pour eux, le marché américain est important.
Les deux parties se bagarrent souvent à l'OMC mais l'expansion des échanges n'en a pas vraiment souffert. Des querelles comme celle sur les subventions à l'industrie aéronautique se prolongent depuis des années ; on s'y habitue. Et si par hasard un cas évident de protectionnisme se profile, on fait marche arrière. La semaine dernière, le nouveau président américain a annoncé la révision de la norme du plan de relance économique qui imposerait l'utilisation d'acier américain dans la construction d'infrastructures financées par des ressources publiques. Catherine Ashton, commissaire européenne au Commerce, se rendra prochainement à Washington pour discuter des perspectives futures et des dossiers ouverts. Les divergences ne seront pas toutes aplanies (avec certaines, il faudra vivre encore longtemps: les aides à Airbus et les avantages dont Boeing profite, la viande aux hormones, les poulets traités à l'eau chlorée, etc.) mais elles seront clarifiées, avec la possibilité d'arbitrages à Genève. La relation commerciale euro-américaine n'est certes pas en danger, même si les États-Unis doivent forcément réduire leur déficit commercial.
Où sont alors les risques d'un protectionnisme européen, qu'une partie de la presse britannique dénonce et que les autorités chinoises disent craindre ? Cette rubrique s'en occupera demain.
(F.R.)