La tactique et la substance. Au risque de fatiguer le lecteur par mes répétitions, je réaffirme ma conviction qu'il n'y aura pas de conclusion positive du Doha Round si les négociateurs ne réduisent pas leurs ambitions. Les résultats en principe déjà engrangés sont significatifs ; Pascal Lamy a souligné à plusieurs reprises qu'ils dépassent ceux des cycles précédents. Il est compréhensible que chaque négociateur dénonce insuffisances et lacunes par rapport à ses objectifs de départ ; le problème est que leurs revendications sont contradictoires. Chaque groupe - pays industrialisés, pays émergents, pays en développement- réclame ce que l'autre refuse.
Il ne faut pas se laisser abuser par les prises de position tactiques ; pour éviter d'être considéré comme responsable de l'échec, chacun rejette la responsabilité sur le voisin, en multipliant ses exigences, tout en étant conscient qu'il n'obtiendra pas satisfaction. L'UE et les États-Unis (plus le Japon, la Suisse, etc.) ne renonceront pas à leur agriculture, le Congrès américain a même augmenté les subventions; le Brésil et l'Inde estiment indispensable de protéger leurs industries et leur secteur des services ; la Chine se tait en sachant qu'elle sera la grande gagnante qui bénéficiera automatiquement de tous les résultats ; les pays pauvres (les Africains en particulier) ont fait l'erreur de demander l'ouverture des marchés agricoles mondiaux, alors qu'ils seraient presque balayés par la concurrence des colosses émergents.
La conversion d'Oxfam. Les pressions des groupes d'intérêt (industrie, commerce, etc.) sont compréhensibles et parfois justifiées, mais les responsables politiques ont le devoir de tenir compte de l'intérêt général de l'humanité et de la nature. Comment croire aujourd'hui que la diminution de la production agricole aux États-Unis et en Europe serait opportune ? Comment dénoncer la tendance des producteurs américains à développer les biocarburants si l'on condamne en même temps le soutien à la production alimentaire ? Comment ne pas comprendre que l'autosuffisance alimentaire représente, dans le monde tel qu'il est, une obligation pour tout grand pays ou groupe de pays, et qu'elle doit devenir un objectif même pour l'Afrique ?
J'ai pour ce dernier aspect une bonne nouvelle à annoncer: Oxfam semble commencer à comprendre à quel point sa position sur le commerce agricole était ruineuse pour les pays pauvres et pour la lutte contre les pénuries et les famines. Thierry Kesteloot, l'un des responsables d'Oxfam-Solidarité, a déclaré: « En agriculture, le libre-échange n'offre aucune solution pour assurer le droit à l'alimentation. Les États doivent soutenir les productions locales et protéger les marchés régionaux ». Si ces phrases reflètent, enfin, la doctrine de cette puissante organisation, je promets que cette rubrique renoncera à critiquer ses attitudes et je lui souhaite la bienvenue parmi les amis des paysans des pays pauvres.
Règles pour les échanges industriels. Pour l'industrie, la situation est différente, car en principe tout progrès de la libération des échanges est positif à la fois pour les producteurs et pour les consommateurs. Mais à une condition: que la concurrence soit loyale, que ce soit pour la qualité des produits, le respect de la propriété intellectuelle, l'absence de dumping et de subventions, et ainsi de suite, exigences qui imposent des règles et des systèmes de contrôle. Or, tout ceci reste, pour l'essentiel, en marge du Doha Round. La semaine dernière, le négociateur de l'UE, Peter Mandelson, a réaffirmé qu'il ne suffit pas de chiffrer les réductions des droits de douane et de désigner les secteurs d'application ; encore faut-il progresser en matière de barrières non tarifaires, d'indications géographiques, de facilitation du commerce, ainsi que dans les secteurs des services et des obligations environnementales (voir notre bulletin n° 9689). Et alors ?
Huit grandes organisations industrielles ou patronales (UE, États-Unis, Japon, Canada, Australie, même Chine, voir notre bulletin d'hier) ont réaffirmé que l'état actuel des négociations est insatisfaisant et déséquilibré et que les barrières non tarifaires doivent elles aussi être négociées. Il est évident que de tels objectifs ne peuvent pas être atteints en quelques semaines, sinon de façon symbolique, par des affirmations de principe ou par des engagements vagues pour l'avenir. D'ailleurs, toutes les négociations bilatérales de l'UE en matière d'échanges comportent une avalanche de dispositions sur les modalités et les conditions du commerce ; elles représentent en fait l'essentiel des discussions, que ce soit sur le projet d'accord de libre-échange avec la Corée ou les relations commerciales avec les États-Unis, et il en sera de même avec la Russie. Et on sait avec quelle fermeté Nicolas Sarkozy a exclu toute concession agricole européenne supplémentaire.
La conclusion est simple: ou les ambitions sont réduites (il n'est pas nécessaire de le déclarer ouvertement, on peut même chanter victoire si cela aide), ou le Doha Round court à l'échec.
(F.R.)