Bruxelles, 25/02/2008 (Agence Europe) - Dans un entretien exclusif avec EUROPE, l'« envoyé spécial » de George W. Bush auprès de l'Union européenne, Boyden Gray, explique pourquoi le prochain scrutin présidentiel aux Etats-Unis ne modifiera pas les relations transatlantiques, ni la politique américaine en matière de changement climatique qui, selon lui, est déjà « plus ambitieuse » que celle de l'UE. M. Gray, qui était ambassadeur de son pays auprès de l'UE entre 2005 et 2007 (EUROPE n° 9582), explique aussi pourquoi la Turquie devrait rejoindre l'UE, pourquoi Washington souhaite une Europe plus forte dans le monde et pourquoi le Traité de Lisbonne pourrait davantage renforcer la coopération policière et judiciaire entre l'UE et son pays.
Agence Europe: Dans son dernier discours sur l'état de l'Union (State of the Union) le 28 janvier, le Président Bush n'a pas mentionné une seule fois l'Europe ou l'UE. L'Europe ne figure pas au rang des priorités au cours de la dernière année du mandat du Président Bush ?
Boyden Gray: Non. Nous sommes entièrement engagés dans nos relations avec l'Europe. D'ailleurs, c'est plutôt bon signe si l'Europe ou l'Union européenne ne sont pas mentionnées. Le New York Times a récemment publié une liste des principaux problèmes que le nouveau président devra résoudre. L'Europe n'y figure pas. Je pense que nos relations sont bonnes. C'est pourquoi on n'entend pas trop parler d'elles (…) Dans le domaine économique et du commerce, par exemple, nous avons aujourd'hui les flux d'investissements les plus élevés jamais enregistrés et ils s'intensifient d'année en année. Le Conseil Economique Transatlantique -TEC (mis en place en juin 2007 en vue de réduire les barrières non-tarifaires aux échanges entre les deux blocs, Ndlr), figure très haut sur la liste de nos priorités, tout comme il figure très haut sur la liste des priorités des Européens. Mais nous devons encore travailler pour le faire fonctionner. Les Européens sont enthousiastes, nous sommes enthousiastes. C'est pourquoi ça fonctionne.
A.E.: Des changements sont-ils à attendre dans les relations transatlantiques après le départ de M. Bush?
B.G.: Je ne pense pas qu'il y aura des changements considérables (…) Ces dernières années, l'Europe a fortement critiqué notre position sur le changement climatique. C'était en partie justifié. Cependant, je pense que les Européens réalisent aujourd'hui que nous sommes très sérieux (à propos de la lutte contre le changement climatique) et que nous l'avons toujours été. Nous allons soutenir et accélérer le processus des Nations unies en vue d'aboutir à un nouvel accord international post-Kyoto.
A.E.: Même si le Président Bush est maintenant prêt à s'engager, à certaines conditions, dans un accord international post-2012, les Européens estiment toujours que les Etats-Unis ne font pas assez pour lutter contre le changement climatique.
B.G.: Nous avons adopté une nouvelle loi sur l'énergie (« energy bill »). Les Européens ont été lents à saisir l'importance de cette loi. Elle est plus ambitieuse que tout ce que l'Union européenne propose, au moins pour le secteur des transports qui est le deuxième plus important (en termes d'émission de gaz à effet de serre) et connaît la plus importante croissance. Ce que nous avons fait sous forme d'une loi est plus ambitieux que ce que l'Union européenne a simplement proposé (…) Nous ne sommes pas derrière l'Europe. Nous sommes plutôt en avance (…) La technologie jouera aussi un rôle déterminant. Or, les Etats-Unis mettent beaucoup plus d'argent dans ce domaine que l'Europe. L'UE fait beaucoup mais, collectivement, les secteurs privé et public aux Etats-Unis font plus.
A.E.: L'UE a donc tort si elle affirme qu'elle est à la pointe de la lutte mondiale contre le changement climatique?
B.G.: Non. Je salue le travail de pointe réalisé par l'Europe. Mais nous ne pouvons pas accepter d'être accusés de traîner les pieds. Parce que ce n'est pas le cas.
A.E.: Pensez-vous qu'un accord international post-2012 pourrait être scellé à la conférence de Copenhague en décembre 2009 ?
B.G.: Je suis modérément optimiste pour la conférence de Copenhague (…) Je ne pense pas que les élections présidentielles américaines compliqueront les négociations car les éléments centraux (d'un projet d'accord) devront être mis en place encore cette année. Nous avons le soutien du Congrès (américain) pour ce que nous faisons, et ils savent ce que nous faisons. Je pense qu'au moment où nous quitterons nos postes (à la fin du mandat de M. Bush), nous laisserons des négociations internationales (sur le changement climatique) dans un état qui sera bien compris par ceux qui nous suivront après les élections.
A.E.: En Europe, beaucoup espèrent un changement de la politique américaine en matière de changement climatique après le départ de George W. Bush qui n'a pas voulu du protocole de Kyoto.
B.G.: C'est parce qu'il n'exigeait aucun engagement de la part de la Chine et des pays en développement que le protocole de Kyoto a été rejeté unanimement par le Sénat américain, au cours du mandat du président démocrate Bill Clinton. Ce n'est donc pas une question d'appartenance politique. Tous les Démocrates ont voté contre Kyoto. Le Président Bush ne l'a pas soumis pour ratification parce qu'il y a eu un vote unanime contre ce protocole quelques années auparavant. Aujourd'hui, le vote serait plus serré mais toujours négatif si la Chine et les autres pays ne sont pas inclus. Le sénateur démocrate John Kerry était à la conférence de Bali (en décembre 2007, Ndlr) et il a dit: si la Chine n'est pas incluse (dans le futur accord international post-2012), les Etats-Unis n'y participeront pas. C'est un message très, très important qui vient d'un dirigeant du parti démocrate. L'inclusion des pays en développement reste une condition pour les Etats-Unis. Cela n'a jamais changé et cela ne changera pas.
A.E.: Avec le Traité de Lisbonne, l'UE a l'ambition de développer sa politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de devenir un acteur politique de poids sur la scène mondiale. Est-ce réaliste ?
B.G.: Nous nous en féliciterions. Tous les jours, l'Europe doit faire face à l'absence d'une politique extérieure commune dans le domaine de l'énergie. Cela a des conséquences sur la sécurité énergétique de l'UE (…) L'Europe gagnerait beaucoup de l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne parce qu'il permettrait à l'UE d'avoir une politique plus unifiée en matière de sécurité énergétique, en particulier vis-à-vis de la Russie. Cela est aussi dans notre intérêt (…) Nous sommes intéressés à une coopération accrue dans ce domaine.
A.E.: Et sur le plan de la politique internationale (Moyen-Orient, Balkans, etc.), est-ce que l'UE est sérieuse si elle dit qu'elle veut jouer un rôle important et être un partenaire égal pour les Etats-Unis ?
B.G.: Nous prenons l'UE très au sérieux. Mais l'Europe devra aussi assurer le financement (de sa politique étrangère). Et là, il y a toujours un écart important par rapport aux Etats-Unis (…) Mais nous souhaitons une Europe forte (…) Au Kosovo, l'UE n'a malheureusement pas pu agir de manière unanime. Ce n'est pas l'UE, mais les Etats membres qui reconnaissent (ou pas) le Kosovo. Cela aurait été mieux si l'UE l'avait fait en tant que bloc. Dans le domaine de l'énergie, aussi, ce serait mieux si l'UE pouvait agir en tant que bloc à l'égard de la Russie.
A.E.: Washington veut une adhésion rapide de la Turquie à l'UE et encourage aussi l'élargissement de l'UE aux pays des Balkans et même à certaines Républiques de l'ex-URSS. Certains y voient une tentative américaine de rendre l'UE plus vaste mais aussi plus floue et politiquement moins unifiée.
B.G.: Vous voulez dire que nous demanderions l'adhésion de la Turquie pour diluer la puissance de l'UE ? Non, la politique d'élargissement de l'UE n'est pas de notre compétence. Oui, nous pensons que la Turquie devrait être admise comme membre, mais nous ne faisons pas de lobbying. C'est une affaire interne à l'UE. La Turquie deviendrait le plus grand pays de l'UE, plus grand que l'Allemagne. Il est évident que dans une Union, toute nouvelle adhésion dilue le poids des autres. Ce fut aussi le cas chez nous. Quand le Texas a adhéré (aux Etats-Unis), les autres Etats ont perdu un peu de leur poids. Mais nous avons survécu à cela et, à la fin, nous en sommes sortis renforcés. Nous pensons que l'UE serait beaucoup plus forte avec la Turquie comme pays membre. Elle renforcerait aussi la politique de sécurité et de défense de l'UE. Son adhésion ne diminuerait pas la puissance de l'UE ; elle l'accroîtrait. La cohésion politique serait également renforcée.
A.E.: Beaucoup de gens en doutent.
B.G.: Je ne comprends pas pourquoi l'adhésion de la Turquie diminuerait la cohésion politique de l'UE. Vous gagneriez une grande nation musulmane qui renforcerait l'UE. Nous pensons que l'entrée d'un pays membre musulman augmenterait considérablement vos possibilités diplomatiques dans le monde musulman. Nous vous envierions pour cela.
A.E.: Le Traité de Lisbonne accordera au Parlement européen un pouvoir de codécision en matière de coopération policière et judiciaire. Sachant que le PE est particulièrement critique sur des dossiers sensibles tels que le PNR ou la lutte contre le terrorisme, ne craignez-vous pas que les nouvelles dispositions du traité compliqueront davantage la coopération UE/USA dans ces domaines ?
B.G.: Je pense qu'en réalité, le Traité de Lisbonne va renforcer notre coopération avec l'UE. Pourquoi? Parce qu'à ce stade, le Parlement européen dispose d'une grande plateforme qui lui permet de se prononcer et d'obtenir des échos dans la presse sans qu'il ait à rendre des comptes car il ne fait pas partie du processus (législatif). Une fois que le PE fera partie du processus, il devra prendre des décisions pour lesquelles il devra rendre des comptes. Il sera donc plus équilibré dans son approche qu'aujourd'hui.
A.E.: Quand prévoyez-vous l'extension du programme américain d'exemption des visas (visa waiver scheme) à tous les pays membres de l'UE ?
B.G.: Nous y travaillons très durement. Nous verrons quels aspects nous pourrons traiter avec l'UE et quels autres avec les pays membres individuellement. Nous en discutons pour le moment. Nous prenons ce dossier très au sérieux. (H.B.)