Le débat sur l'avenir de la politique agricole de l'UE a, en fait, déjà commencé. Pour le moment, les négociations officielles portent sur les ajustements et améliorations au titre du «bilan de santé» de la PAC. Formellement, les grandes questions ne seront abordées qu'au deuxième semestre de l'année: rôle et signification de l'agriculture pour l'Europe, nécessité (ou pas) d'une politique commune, nécessité (ou pas) d'un financement communautaire, limites de ce financement. Mais le débat en cours et le débat futur en partie se chevauchent, car les mesures relevant du «bilan de santé» impliquent des orientations qui influenceront la suite. On le voit dans les négociations au sein du Conseil et aussi au Parlement européen. Le projet de rapport parlementaire de Lutz Goepel (voir notre bulletin n° 9588) évoque déjà des choix fondamentaux: la relation entre le soutien aux agriculteurs et la production (renforcer le découplage ou, au contraire, rétablir un lien plus étroit entre les aides et les prix ?), c'est un choix qui influencera les orientations futures.
Implication politique indispensable au niveau le plus élevé. Le danger est que le débat reste confiné dans les mains des responsables politiques sectoriels (ministres de l'Agriculture, commissaire européen à l'agriculture, commission de l'agriculture du Parlement européen) et des catégories intéressées (agriculteurs, organisations agricoles, industries de transformation). Ce serait une erreur pouvant avoir des répercussions désastreuses, alors que l'implication politique au niveau le plus élevé est indispensable. Dans les circonstances actuelles et avec les perspectives qui s'annoncent, l'agriculture doit être au centre des préoccupations de tous, car il s'agit de l'aspect essentiel de l'avenir de l'humanité en général et de l'Europe en particulier. Pour cette rubrique, ce n'est pas une découverte ; combien de prises de position, au cours des années, en défense de l'activité agricole en Europe, et au prix de combien d'oppositions, voire de sarcasmes !
Aujourd'hui, les enjeux sont devenus plus clairs, car les risques de pénuries alimentaires mondiales et le gonflement des prix des produits de base facilitent la prise de conscience. Mais les négociations, très complexes, portent forcément sur des aspects techniques qui découragent les non-spécialistes. Elles doivent donc être précédées par une réflexion globale et par une prise de position politique forte, tenant compte en particulier des constatations suivantes:
1. Si l'UE avait suivi la voie de l'ouverture de ses frontières aux produits alimentaires du monde entier, en supprimant la «préférence communautaire» et le soutien aux produits européens, il n'y aurait aujourd'hui pratiquement aucune production agricole en Europe, l'équilibre territorial de nos pays aurait été presque partout détruit, la civilisation européenne aurait était en large partie engloutie. C'était pourtant la revendication du gouvernement britannique et de quelques autres, ainsi que d'organisations puissantes comme Oxfam. Il faut réaffirmer le principe d'une activité agricole équilibrée couvrant tous les Etats membres.
2. Le défi alimentaire est encore plus décisif que le défi énergétique ou le défi militaire. L'Europe a connu le chantage pétrolier ; le chantage alimentaire représente une menace encore plus grave (certains pays tiers ont déjà annoncé la suspension possible de leurs exportations de blé et d'autres céréales). L'Europe a l'obligation de sauvegarder sa souveraineté alimentaire, son autosuffisance, laquelle ne signifie pas, loin de là, le blocage des importations mais la possibilité de nourrir sa population en cas de nécessité.
3. L'UE doit sauvegarder son rôle de fournisseur d'aides alimentaires aux pays pauvres. Des famines sont toujours possibles, des catastrophes périodiques sont inéluctables. L'Europe doit avoir la possibilité d'intervenir, dans l'intérêt de la partie la moins favorisée de l'humanité.
Les préjugés subsistent. On pourrait s'imaginer que les principes fondamentaux cités sont désormais acquis, et que l'époque où le rapport Sapir invitait l'UE à supprimer le financement de la PAC, et les enquêtes de Federico Rampini accusaient l'UE de ruiner les pays pauvres en finançant son activité agricole, appartient au passé. Mais la déclaration suivante de Daniel Gros, directeur du CEPS, est de ce mois-ci: « Tous les économistes d'Europe estiment que la Politique agricole commune ne sert à rien. La PAC représente environ 40% du budget européen, qu'il faudrait consacrer à d'autres choses» (« Le Soir » du 16 janvier).
Il y a donc encore du chemin à parcourir pour que la signification de l'agriculture pour l'Europe soit comprise par tous.
(F.R.)