Bruxelles, 26/09/2007 (Agence Europe) - La Russie aspire à un « partenariat stratégique » avec l'Union européenne dans son ensemble, mais pourrait à l'avenir accorder une plus grande priorité aux relations bilatérales avec les « plus motivés » parmi les 27 Etats membres au cas où de nouveaux pays membres comme la Pologne ou les pays baltes empêcheraient l'UE de mener une politique plus ambitieuse à l'égard de Moscou. Cela ne veut pas dire que la Russie veut « diviser » l'Union, explique l'ambassadeur russe auprès de l'UE à Bruxelles, Vladimir Chizhov, dans un entretien accordé à EUROPE. « L'accusation de certains selon laquelle la Russie voudrait diviser l'Union européenne n'a rien à voir avec la réalité. Au contraire. Nous voulons que l'Union ait une ligne commune dans ses relations avec nous. En faveur d'un partenariat stratégique », affirme M. Chizhov.
Le problème, poursuit l'ambassadeur, c'est que la position de l'UE se fait sur base de consensus. Ce qui rend les relations UE/Russie dépendantes de la bonne volonté de chacun des 27 pays membres, y compris des nouveaux pays membres d'Europe centrale et orientale dont certains ont toujours des « phobies » antirusses datant encore de la guerre froide et parfois même du 19ème siècle. « La position commune de l'UE ne devrait pas être celle du plus petit dénominateur commun. Elle devrait être ambitieuse, poussée par les Etats membres qui sont les plus intéressés à renforcer les relations UE/Russie. Malheureusement, nous devons constater que le consensus européen fonctionne différemment: c'est le chameau le plus lent qui détermine la vitesse de la caravane », déplore M. Chizhov. Et il ajoute: « Si les nouveaux membres continuent à rouvrir les plaies des siècles passés, et, malheureusement, nous voyons des signes qui vont dans ce sens, il ne sera pas possible d'instaurer un partenariat stratégique orienté vers l'avenir ».
Estonie et Pologne dans le collimateur. Des exemples, l'ambassadeur Chizhov en cite plusieurs. Le projet « Nordstream » (gazoduc germano-russe sous la Mer Baltique), par exemple, où l'Estonie refuse au consortium d'accéder à sa zone économique maritime pour effectuer des études écologiques. « La position du gouvernement estonien est contraire à la position officielle de l'Union européenne qui a déclaré que le projet Nordstream contribue positivement à la sécurité énergétique européenne ». Dans ce cas, « que veut dire la solidarité européenne ? » invoquée par l'UE pour défendre, d'une seule voix, les intérêts spécifiques de ses pays membres vis-à-vis de Moscou ? « Est-ce que cela veut dire que les 26 autres membres doivent suivre la position de l'Estonie ? Ou cela veut-il dire que les 26 autres s'efforceront de convaincre l'Estonie de changer de position, de choisir une approche plus constructive ? », s'interroge l'ambassadeur russe. Autre nouveau pays membre montré du doigt par Moscou: la Pologne. L'embargo russe contre les exportations de viande polonaise a été «consciemment surpolitisé » par Varsovie qui lie ce dossier à l'ouverture des négociations entre l'UE et la Russie sur un nouvel accord de coopération (voir ci-dessous). La Pologne en a fait un « problème politique artificiel », alors qu'il s'agit d'une question de santé publique, « une question technique qui ne devrait pas avoir de dimension politique. Malheureusement, Varsovie a choisi de politiser cette affaire».
Les relations UE/Russie sont devenues « plus compliquées » depuis les élargissements de 2004 et 2007, constate l'ambassadeur russe. « Certains, mais pas tous » les nouveaux pays membres d'Europe centrale et orientale « abusent » de la solidarité européenne pour freiner ou limiter le développement des relations avec la Russie. Face à cela, M. Chizhov souhaiterait que « les Etats membres les plus importants et expérimentés » utilisent davantage leur poids politique et « la majorité » qu'ils ont au Conseil pour corriger ce déséquilibre.
Sinon ? Si l'UE n'était pas capable de s'entendre rapidement sur une stratégie ambitieuse vis-à-vis de la Russie, « certains à Moscou pourraient dire: quelle est la valeur ajoutée des relations avec l'Union européenne si celle-ci n'avance pas ? Dans ce cas, pourquoi ne pas déplacer notre attention vers la promotion des relations bilatérales (avec certains Etats membres) ? C'est effectivement une des écoles de pensée » qui existe à Moscou, affirme M. Chizhov. Pour l'instant, temporise-t-il, Moscou considère les deux approches (UE, relations bilatérales) comme « complémentaires ».
Vers le déblocage du nouvel accord de partenariat ? L'ouverture des négociations sur un nouvel accord de partenariat, qui doit remplacer l'actuel accord de partenariat et de coopération, est toujours bloquée par la Pologne qui exige la levée de l'embargo russe contre ses exportations de viande. Lier ce dossier au nouvel accord avec l'UE est inacceptable, car l'embargo russe est entièrement justifié, explique l'ambassadeur russe en affirmant que « les normes vétérinaires et phytosanitaires de la Russie sont plus strictes que celles en vigueur dans l'Union européenne » et que le système de contrôle des exportations de Pologne vers la Russie « ne fonctionne pas correctement ». D'où la proposition russe - refusée jusqu'ici par la Commission européenne - d'envoyer des experts vétérinaires russes en Pologne pour vérifier et certifier chacun des sites de production désireux d'exporter de la viande vers la Russie. « Si notre proposition d'avril avait été acceptée, le problème serait déjà résolu », estime M. Chizhov. Moscou a l'intention de rester ferme et « comme il ne s'agit pas d'un problème politique », l'UE ne doit pas espérer que la position russe changera après les élections parlementaires de décembre ou les élections présidentielles de mars 2008, souligne l'ambassadeur. M. Chizhov se dit malgré tout optimiste qu'une solution technique pourra être trouvée. « Les pourparlers techniques avec la Commission européenne progressent ». Une nouvelle réunion est prévue début octobre à Bruxelles. En attendant, la Russie reste prête à lancer les négociations sur le nouvel accord « à tout moment », affirme M.Chizhov. Il se dit aussi « globalement satisfait » de la manière dont progressent les travaux sur la création des quatre « espaces communs » UE/Russie.
Kosovo. Sur la question du futur statut du Kosovo, M. Chizhov note que « l'Union européenne n'est pas très unie », mais refuse de spéculer sur l'impact qu'un éventuel échec des efforts de la troïka internationale (UE, Etats-Unis, Russie) pourrait avoir sur les relations UE/Russie. Dans la recherche d'une solution négociée, « à ce stade, Belgrade fait preuve de plus de flexibilité que Pristina », lance-t-il. Une éventuelle déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo après l'échéance du 10 décembre « n'est pas l'option que nous préférons, ce qui prouve une fois de plus que nous ne souhaitons pas la division de l'Union européenne, car les Etats membres (de l'UE) seraient certainement divisés » sur la question de la reconnaissance du Kosovo, affirme M. Chizhov. (hb)