Une formule facile mais dangereuse. Dans le dossier délicat du renouvellement des relations entre l'UE et les Etats ACP, deux points sont acquis: il n'y a pas de consensus sur le nouveau régime (notamment commercial) à instaurer ; l'échéance de la fin de l'année pour la conclusion des Accords de partenariat économique, APE, ne sera pas respectée (voir cette rubrique d'hier). Deux questions se posent: quelle solution intérimaire envisager ? Comment orienter les négociations ultérieures ?
Les éléments d'une réponse à la première question se dessinent. À la session ministérielle informelle de Funchal, il a été question de définir des accords de caractère général qui fixeraient des principes et un calendrier en renvoyant à plus tard les détails et les mécanismes. C'est le président du Conseil, João Gomes Cravinho, qui a parlé d'un « accord général de principe avec chacune des régions ACP, avec certains détails à régler en janvier, février ou mars », l'objectif étant de convertir les régimes préférentiels actuels « en un régime commercial compatible avec les règles de l'OMC» (voir dans notre bulletin n° 9508 le reportage d'Aminata Niang). Selon Glenys Kinnock, chaque accord cadre avec les six grandes régions concernées fixerait les principes, dont le régime «SPG plus» pour la totalité des pays ACP (en négligeant à première vue les objections de M. Mandelson sur la viabilité d'une telle formule), avec un calendrier.
Cette formule permettrait de gagner du temps, mais elle impliquerait quand même que le principe des zones de libre-échange, donc de la réciprocité commerciale, soit acquis, même si l'ouverture des frontières par les Etats ACP serait « progressive et asymétrique, avec de longues périodes de transition ». Or, c'est le principe même de la réciprocité que contestent ceux qui s'opposent aux APE, même s'il figure parmi les règles de l'OMC. Selon certaines indications, les pays ACP souhaitent que ces règles soient modifiées dans le contexte du Doha Round, justement pour remettre en cause la réciprocité obligatoire lorsque des pays en développement sont concernés. Si les pays ACP envisagent effectivement cette hypothèse et s'ils obtiennent les appuis appropriés, il est compréhensible qu'ils ne veuillent pas prendre avec l'UE l'engagement de supprimer toute protection à l'égard des produits européens, selon un calendrier préétabli. Les bonnes intentions de Mme Kinnock ne sont pas en cause, mais il est douteux que dans toutes les capitales des pays ACP l'idée de la réciprocité et du calendrier soulève l'enthousiasme.
Les priorités véritables. Sur un plan plus général, j'estime que le débat en cours met excessivement l'accent sur l'aspect commercial, comme s'il constituait l'élément essentiel du développement des ACP. C'est l'erreur d'optique que j'ai déjà soulignée hier. En fait, la compétitivité et l'expansion des exportations dépendent d'autres facteurs prioritaires et déterminants. Louis Michel a eu raison de rappeler, avec discrétion, le chemin suivi par l'Europe après les désastres de la dernière guerre mondiale sur son territoire. Le premier acte avait été la réconciliation et la création d'un espace intégré dans lequel les guerres ne sont plus possibles. Les pays africains, malgré les expressions de bonne volonté, en sont très éloignés ; selon les experts, en Afrique, 80% des famines, des destructions et des échecs économiques sont dus aux conflits qui persistent. Quant à la liberté des échanges, l'Europe l'a d'abord réalisée dans son intérieur ; la création d'un grand marché unifié a été le point de départ de la renaissance économique. Louis Michel a dit à Funchal: « Il n'y a pas de développement durable sans marchés régionaux intégrés ». Quant au rôle des aides financières, elles sont essentielles mais ne sont efficaces que si elles sont accompagnées par une lutte sans merci contre la corruption. Selon une étude qualifiée, l'argent qui quitte les pays africains pour être déposé en Suisse ou dans d'autres refuges analogues correspond, en volume, aux subventions que l'UE leur verse. Il est déroutant d'apprendre que les droits de douane sur les produits importés représentent dans certains Etats ACP la source prioritaire des recettes de l'Etat. En même temps, les observateurs constatent l'échec de la révolution agricole (sauf quelques exceptions), et la Chine se porte acquéreur des ressources naturelles de l'Afrique, selon un critère que les analystes jugent « très colonial »: la Chine importe les matières premières et fournit en échange des biens manufacturés et des services, sans création de valeur ajoutée sur place.
Face à ces problèmes et à ces évolutions, les règles de l'OMC, la réciprocité commerciale, le système « SPG plus », paraissent presque dérisoires. Quant aux exportations, le vrai danger pour les ACP réside dans la concurrence croissante des produits chinois, brésiliens et d'autres colosses, qui élimineront du marché européen les produits africains (denrées alimentaires, textiles, etc.), si l'UE s'incline devant les pressions des ultralibéraux dans le Doha round. Il faut regarder la réalité en face.
(F.R.)