Les problèmes de la Pologne et du Royaume-Uni par rapport à l'UE s'aggravent-ils à la suite de quelques dérapages verbaux récents? Je ne le crois pas. On en parle davantage, c'est tout. Etienne Davignon a écrit: «Le Royaume-Uni a obtenu de n'être pas lié par certaines dispositions du nouveau traité. Cela n'empêche pas l'Union de fonctionner, mais cela souligne l'ambiguïté de la position de ce grand pays. À terme, pourra-t-il éviter de choisir entre en être ou non ? » On le voit, le point d'interrogation est bien là.
L'objectif britannique demeure la transformation profonde de l'UE. Du côté britannique, la position est toujours à peu près la même: le R.U. est dans l'UE et il entend y rester, à ses conditions. À Londres, l'accusation d'euroscepticisme est rejetée. Le nouveau premier ministre évite de détailler sa position, les analystes aussi bien britanniques que continentaux sont unanimes: depuis qu'il était devenu candidat à la succession de Tony Blair, Gordon Brown n'a plus rien dit de précis à propos de l'Europe. Ses contributions théoriques se sont arrêtées à 2005, lorsqu'il avait contesté l'utilité d'une Europe politique, dépourvue de signification, à son avis. Après quoi, le silence. Dans ce qui est considéré comme son discours d'investiture à la tête de son parti (septembre 2006 à Manchester), l'Europe n'était même pas citée. Si l'on admet (ainsi que le font plusieurs commentateurs) qu'Ed Balls, secrétaire au Trésor, s'exprimait en pratique au nom de Gordon Brown, la situation est claire: le Royaume-Uni est pro-européen en principe, parce qu'il reconnaît que la coopération avec les pays continentaux est opportune et efficace ; mais l'UE doit se transformer en profondeur. Aujourd'hui, elle se préoccupe trop de la construction d'un Etat supranational alors qu'elle devrait concentrer ses efforts sur des tâches plus concrètes et plus utiles, et M. Balls a indiqué ce qu'il préconise en priorité: la réforme des dépenses et du budget de l'UE; la révision de la politique agricole commune ; la libéralisation des services financiers, et ainsi de suite. En sens opposé, la rhétorique protectionniste n'offre, à son avis, qu'une illusion de protection et de sécurité.
Ce qui est pragmatique dans le discours d'Ed Balls prend quelques nuances et un caractère davantage doctrinaire dans un texte de Denis MacShane destiné aux lecteurs continentaux. Cet ancien ministre britannique des Affaires européennes (c'est à ce titre que je le cite) est loin de contester le succès de l'entreprise européenne: il en loue au contraire l'efficacité et les résultats. C'est avec enthousiasme qu'il a cité certains succès récents de l'UE: la libéralisation ambitieuse du trafic aérien avec les Etats-Unis, la réduction du coût des transactions bancaires, la tarification à la baisse des appels internationaux sur téléphone mobile. Il a souligné que «ces évolutions positives n'ont rien à voir avec le débat institutionnel (…) qui risque de plonger l'Europe dans le maelström de nouveaux référendums sur un grand projet politique, alors que l'Europe réelle se porte aussi bien». L'Europe n'a pas besoin d'une «nouvelle période de débats narcissiques sur ses institutions et ses règles de fonctionnement (…) Elle commence à peine à trouver son rythme et à reprendre confiance, et se trouvera de nouveau plongée dans d'interminables et stériles querelles.»
Le parti conservateur est encore plus ferme dans la même direction. Globalement, certaines minorités audacieuses mises à part, c'est clair: le R.U. se place à l'opposé de ceux qui estiment nécessaire une Europe ayant une identité propre, un rôle politique dans le monde, des ambitions éthiques.
La Pologne actuelle n'a rien compris à l'Europe. Le cas polonais est radicalement différent. Les jumeaux qui tiennent les rênes du pays ont un seul objectif: consolider l'autonomie nationale. On peut comprendre la susceptibilité d'un pays dont l'identité a été trop souvent niée ou brimée par le passé, et qui n'a retrouvé sa souveraineté qu'en 1989. Mais revendiquer l'autonomie face à l'UE qui ne la menace pas et au contraire la protège, signifie n'avoir rien compris à la construction européenne. Jean-Claude Juncker vient de déclarer (Le Soir du 2 juillet) que le pouvoir polonais d'aujourd'hui se comporte comme si son pays était encerclé par deux ennemis: la Russie et l'Allemagne. Or, pour les pays qui l'entourent, l'Allemagne est devenue «le meilleur voisin qu'ils aient jamais eu» ; en particulier, elle a tout fait pour que la Pologne soit accueillie dans l'Union aussitôt que possible et dans les meilleures conditions financières. Le comportement de Varsovie «constitue une négation de l'histoire européenne telle qu'elle s'est développée après la fin de la guerre».
Quant au point spécifique à propos duquel l'agitation se poursuit à Varsovie, M. Juncker a dit: «cette affaire de pondération des voix est largement surfaite. Je suis dans le Conseil de l'UE depuis 25 ans: jamais dans un vote il n'y a eu d'un côté les grands pays, de l'autre la meute des petits (…) Tous les votes réunissent de chaque côté un ou deux grands pays avec des petits ou moyens». Quand le comprendra-t-on à Varsovie?
(F.R.)