Je ne connais aucune personne raisonnable qui souhaite fermer la porte de l'Europe à un pays comme la Turquie. La question est de définir la nature des relations à établir (voir cette rubrique d'hier), sans oublier que les liens actuels vont déjà au-delà de ceux qui existent avec n'importe quel autre pays: l'Union douanière, impliquant une politique commerciale très largement commune.
Arguments non pertinents. Je suis depuis longtemps convaincu que l'adhésion à part entière ne représente pas la bonne formule, ni pour l'UE ni pour la Turquie. Je la qualifierais de solution «de paresse», dictée soit par une réflexion insuffisante, soit par la volonté -plus ou moins consciente- de ne pas tenir compte de la totalité des aspects à prendre en considération. Une partie des arguments en faveur de l'adhésion ne sont pas pertinents. Par exemple, il n'est pas sérieux, à mon avis, d'écarter le critère géographique d'un haussement d'épaule. La géographie compte, et comment ! On ne peut pas l'invoquer dans d'autres cas (par exemple, le Maroc), et la négliger ailleurs. Et le critère des valeurs partagées n'est pas suffisant en lui seul. S'il l'était, pourquoi ne pas l'utiliser à l'égard, par exemple, du Québec ? Et pourquoi Washington, au lieu de faire pression sur l'UE afin qu'elle accueille la Turquie, ne lui offre pas une place parmi les Etats-Unis d'Amérique ? Ce sont des boutades plutôt que de vraies questions, j'en suis conscient, mais elles ont le seul but d'indiquer que le critère des valeurs ne peut pas être séparé du critère géographique.
Les critères historiques sont quant à eux partiellement inutilisables. Observer, comme le faisait M. Bolkestein, que les relations entre l'Europe et l'Empire ottoman ont toujours été conflictuelles n'a aucune signification, car les relations entre l'Allemagne et la France, et bien d'autres, l'ont été tout autant. Le but est justement de mettre fin aux conflits. L'argument historique n'est pas valable non plus dans le sens opposé: observer que la Turquie a toujours été imbriquée dans l'histoire de l'Europe n'est pas une raison suffisante pour l'adhésion, car on peut en dire autant d'autres pays extra-européens, y compris les Etats-Unis.
Si l'on estime à leur juste valeur les différents critères cités, l'on parvient enfin à ceux qui devraient être déterminants: les critères politiques. Mon impression est que beaucoup de personnalités politiques et d'observateurs n'ont pas la lucidité ou le courage de dire toute la vérité à ce sujet.
Pouvoir civil et pouvoir militaire. Le principe de la primauté du pouvoir civil est évidemment essentiel, et l'Europe ne peut en aucun cas y renoncer. Mais comment refuser de voir qu'en Turquie, c'est le pouvoir militaire qui défend, et a garanti jusqu'à présent, l'Etat laïque? Il avait empêché en 1997, par un coup d'Etat, que l'héritage d'Atatürk soit démantelé ; il est plus prudent à l'heure actuelle car les forces politiques de l'UE mettent logiquement l'accent sur la primauté du pouvoir civil. Il est récent, le communiqué du groupe socialiste du Parlement européen (du 9 mai) qui, sous le titre «oui au processus d'adhésion de la Turquie, non à l'implication de l'armée dans la vie politique», publie cette déclaration de Martin Schulz: « Le Groupe socialiste observe avec beaucoup d'inquiétude l'attitude et l'implication de l'armée turque dans la vie politique. Ceux qui pensent que l'armée peut protéger la laïcité se trompent.»
Cette prise de position est justifiée, car utiliser la force des armes pour contester les résultats d'un vote représente la négation de la démocratie, et l'UE combat de toute sa force les dérives en ce sens partout où elles se produisent. Dans le même communiqué, les propos de M. Schulz sont suivis par ceux de Hannes Swoboda soulignant que le parti au pouvoir en Turquie, AKP, doit « respecter pleinement les principes de la laïcité» (qui n'est pas d'accord ?) et qu'il «est actuellement la force principale pour la démocratisation du pays et pour le rapprochement avec l'UE» (ce qui est moins évident).
La question qu'on évite de poser ouvertement est: concrètement, dans le monde islamique, jusqu'à quel point les élections libres permettent-elles d'introduire ou de consolider la démocratie et la liberté ?
Elections libres et consolidation de la démocratie et de la liberté. Les faits indiquent que, souvent, dans les pays musulmans, les peuples, lorsqu'ils ont enfin la possibilité de s'exprimer, soutiennent ou consolident le pouvoir des forces intégristes ou confessionnelles. Les exemples sont nombreux et parfois spectaculaires: victoire des intégristes au premier tour des élections législatives de 1991 en Algérie, et annulation du deuxième tour par l'Armée, afin de les empêcher de conquérir le pouvoir ; montée en puissance des Frères musulmans en Egypte ; victoire de l'AKP (musulmans modérés) en Turquie ; victoire du Hamas en Palestine. Ces choix sont parfois justifiés, du moins partiellement, par des raisons objectives, mais les conséquences de ces choix ont parfois été épouvantables, en Algérie comme en Palestine. Faut-il alors regretter la tenue des élections dans certains pays ? Ce serait absurde ; il est évident que l'UE doit œuvrer pour que la méthode démocratique progresse et que les peuples puissent s'exprimer, même si certains résultats sont déroutants. Chaque peuple a le droit de choisir son régime, et son choix doit être respecté. Mais l'UE doit évaluer ce choix, surtout dans le cas d'un pays candidat à l'adhésion. Le regard doit alors devenir beaucoup plus exigeant et certaines exigences sont légitimes dans des domaines essentiels: droits des minorités, égalité hommes/femmes, liberté des cultes, séparation des Eglises et de l'Etat, etc. S'y ajoute, dans le cas de la Turquie, la fin de l'occupation d'une partie du territoire de l'UE (à Chypre) par une armée étrangère.
Interrogations et explications. Deux interprétations de l'attitude officielle de la Turquie sont possibles: ou bien les autorités et les milieux politiques en général n'ont pas suffisamment réfléchi à l'ampleur des obligations qui résulteraient de l'adhésion à l'UE (avec les limitations d'autonomie nationale qui en résultent), ou bien ils en sont conscients mais ils suivent un ordre des priorités: d'abord obtenir l'adhésion, en donnant satisfaction aux forces économiques et en acquérant le droit de participer «de l'intérieur» à toutes les décisions européennes ; ensuite, on verra bien comment faire face aux complications inévitables.
Dans le domaine des relations extérieures, la situation de la Turquie me semble avoir des points communs, à une échelle moindre, avec la situation russe: différences ethniques internes que l'on veut traiter sans interférences externes; stratégie propre à l'égard des pays voisins formant autrefois avec elle une entité unique ; relations compliquées avec la plupart des pays voisins ; aspiration à une politique énergétique autonome non soumise aux règles communautaires. La Turquie serait alors à son aise dans une Union européenne peu intégrée, dépourvue de politiques communes ambitieuses et de pouvoirs forts.
Motifs de perplexité pour l'Europe. Les perplexités ou du moins les motifs de réflexion sont encore plus nombreux du point de vue européen. L'adhésion éventuelle de la Turquie rendrait difficilement praticables aussi bien les mécanismes institutionnels européens prévus (car la Turquie serait l'Etat membre ayant le plus grand poids au sein du Conseil et la principale représentation au sein du Parlement européen) que le financement de la politique agricole et de la politique de cohésion telles qu'elles existent. L'UE se trouverait en outre impliquée dans les controverses très vives qui subsistent à l'intérieur de la Turquie elle-même (le problème kurde en tête) et qui compliquent ses relations avec les pays voisins (le Kurdistan irakien, l'Arménie). Nous avons déjà un avant-goût des complications futures à Bruxelles, où les différentes ethnies turques, les Arméniens, etc. s'affrontent et s'efforcent d'impliquer l'UE dans leurs querelles, parfois sanglantes. Quelle serait la situation si tous les citoyens turcs bénéficiaient de la libre circulation des personnes dans l'UE, éventuellement sans contrôles au titre du régime Schengen ?
En outre, certains observateurs ne partagent pas l'opinion selon laquelle l'entrée dans l'UE d'un pays juridiquement laïque et conduit par des islamiques modérés contribuerait à éviter le «choc des civilisations» et à prouver à la fois que l'UE est ouverte et que la coexistence est possible ; ils craignent au contraire que les évolutions de la Turquie en direction du modèle européen de société (égalité hommes/femmes, droits des minorités, liberté pour les différents cultes religieux, etc.) élargiraient le fossé entre l'Etat turc et l'islamisme plus radical, qui considérerait de plus en plus la Turquie comme un ennemi. Au lieu de s'apaiser, le conflit entre les civilisations en serait aggravé.
La face européenne de la Turquie. À côté des perplexités, existent les raisons qui militent dans l'autre sens ; et elles sont puissantes. La Turquie est européenne par ses racines, son histoire et sa civilisation, et elle participe déjà à la réalité de l'Europe. Elle est depuis longtemps membre du Conseil de l'Europe, elle a été le premier pays lié à la Communauté européenne par un accord d'association, elle est le seul pays en Union douanière avec l'UE, elle a participé comme observateur à la Convention qui a élaboré le projet de Traité constitutionnel, elle est membre d'Europol. L'association des employeurs turcs (Tüsiad) fait partie depuis longtemps de Businesseurope (l'ancienne Unice) et son représentant a souligné que « sur le plan économique, la Turquie fait déjà partie de la famille européenne». Une partie de la Turquie est européenne de tous les points de vue. Istanbul (qui s'est appelée aussi Constantinople et Byzance) et le rivage méditerranéen de la Turquie réunissent tous les éléments de la civilisation européenne, à partir du mythe de la nymphe Europe ravie par Jupiter sur cette côte. Les manifestations récentes à Istanbul en faveur de l'Etat laïque étaient impressionnantes. Mais jusqu'à quel point représentent-elles la Turquie profonde ? Une réponse partielle sortira des prochaines élections et de la désignation du nouveau président.
En attendant, la rencontre qui vient d'avoir lieu à Ankara entre le Premier ministre turc Tayyip Erdogan et Jean-David Levitte, conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, est un signal positif. Tout en confirmant que les négociations en cours se poursuivront, M.Levitte a sans doute évoqué l'hypothèse du «partenariat privilégié». On peut espérer que cette hypothèse aura bientôt sa place dans les négociations.
(FR)