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Bulletin Quotidien Europe N° 9388
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Conclure le Doha Round sur la base des résultats (remarquables) déjà acquis

Ne pas oublier les vrais objectifs. Mes remarques d'hier sur l'absurdité d'une libéralisation mondiale supplémentaire des échanges agricoles ne signifient aucunement que la négociation du Doha Round soit vouée à l'échec. Au contraire, tout le monde (sauf certains grands commerçants) gagnerait à une conclusion positive rapide. Les acteurs de la négociation reconnaissent que les résultats déjà engrangés dépassent de loin ceux qui avaient été obtenus dans les négociations analogues précédentes. La voie à suivre est donc claire: les négociations devraient être conclues sur la base de ce qui est acquis. Inutile d'insister sur trop de concessions supplémentaires que les pays concernés estiment impossibles: le Brésil comme l'Inde, les Etats-Unis comme l'Union européenne (plus le Japon, la Suisse, la Corée, etc.). En agriculture en particulier, le résultat, en entraînant la diminution de la production agricole aux Etats-Unis et en Europe, serait en contradiction avec les efforts internationaux pour combattre le changement climatique, lutter contre la faim dans le monde, éviter les risques de pénuries alimentaires, sauvegarder les forêts et les ressources en eau.

En prolongeant artificiellement les négociations, l'atmosphère deviendrait vite conflictuelle et malsaine, avec le risque de remettre en cause même ce qui est en principe déjà acquis (rien n'est définitif jusqu'à la conclusion finale). Les négociateurs devraient moins écouter certains groupes de pression massivement présents autour des réunions (les délégués d'Oxfam sont beaucoup plus nombreux que les fonctionnaires de l'OMC elle-même) et davantage les intérêts réels de leur pays, des pays moins favorisés et de l'humanité en général. Quelques producteurs et exportateurs agricoles qui respectent la nature et les règles commerciales (par exemple la Nouvelle-Zélande) seraient en partie perdants. Mais il ne faut pas oublier que l'objectif prioritaire de ce cycle est d'aider les pays les plus pauvres. Envahir le marché européen parce qu'il est solvable, c'est commercialement correct mais ne contribue en rien à améliorer la situation des pays moins favorisés, qui ont besoin de relancer leurs productions vivrières (pour revenir graduellement à un degré raisonnable d'autonomie alimentaire) et de conserver leurs préférences sur le marché européen en restant partiellement à l'abri de la concurrence des nouveaux colosses (Chine, Brésil, Inde).

Un événement médiatique. J'ajoute, parce que c'est l'actualité immédiate, la sortie à Bruxelles de « We feed the world », un film de l'Autrichien Erwin Wagenhoffer commenté par Jean Ziegler, qui décrit par l'image l'absurdité de la situation alimentaire du monde. On y voit la destruction d'une forêt amazonienne remplacée par une culture intensive de soja: les indigènes sont affamés et disparaissent progressivement, alors que le soja est exporté en Europe pour alimenter bétail et poulets. Ces derniers sont exportés en Afrique à prix cassés en ruinant les tentatives de production locale, et les paysans africains vont grossir la population misérable de villes monstrueusement gonflées. En même temps, les « perches du Nil » pêchées dans le Lac Victoria sont exportées en Europe, enrichissant quelques trafiquants, alors que la population locale se nourrit des restes et la surpêche provoque un désastre écologique. Dans l'ensemble, une poignée de colosses transnationaux contrôle l'essentiel du commerce alimentaire mondial. La concurrence ruineuse frappe aussi de plein fouet l'agriculture européenne: toutes les 30 secondes, une ferme disparaît dans l'UE.

Le jour même où le film sortait dans la capitale de l'Europe, Le Soir publiait une interview de Jean Ziegler. Le rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation affirme que le monde pourrait nourrir convenablement 12 milliards d'humains, mais les circuits alimentaires l'empêchent. En Ethiopie, le PAM (Programme Alimentaire Mondial) nourrit 7,2 millions de personnes, alors que mille kilomètres à l'ouest, il y a une surproduction de tef, une céréale qui pourrit sur place parce qu'il n'y a pas de routes pour la transporter. Et alors, des surplus américains traversent l'Atlantique et le canal de Suez, parcourent 1.600 km par chemin de fer jusqu'à Addis-Abeba et enfin arrivent par camion aux affamés. D'un autre côté, l'on achemine vers l'Europe des fraises et des melons cultivés au Guatemala ou au Chili, en brûlant du kérosène pour le transport: les « peones » travaillent en semi-esclavage et ce trafic ruine les paysans européens.

Ces gaspillages insensés provoquent une surcharge alimentaire au Nord, misère et destructions au Sud. Selon M. Ziegler, il faut d'abord manger local. Ce qui peut être produit dans un pays « doit avoir la priorité absolue et être protégé des importations ». Pour des denrées telles que le café, le cacao ou les bananes, « il faut du commerce international, mais équitable». M. Ziegler est considéré comme un extrémiste qui parfois exagère par goût de la polémique. Mais on devrait l'écouter au moins autant que certains groupes de pression.

(F.R.)

 

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