Il y a une année… Pour saisir la signification du Conseil européen de ces jeudis et vendredi, il faudrait comparer la situation actuelle à celle qui prévalait il y a une année à peine. La situation était simple: la «stratégie de Lisbonne» était bloquée faute d'instruments contraignants et de procédures communautaires ; une politique européenne de l'énergie était considérée comme une illusion, un rêve, car chaque Etat membre agissait pour son compte. À présent: a) les bienfaits de la stratégie de Lisbonne (révisée dans le sens de la sagesse, sans effets d'annonce excessifs ni calendriers irréalistes) sont devenus évidents, et même spectaculaires dans quelques Etats membres, avec des répercussions positives pour l'ensemble de l'Union ; b) les bases partielles d'une politique européenne de l'énergie vont être approuvées au niveau le plus élevé.
L'énergie et l'image du verre. Il ne faut pas s'attendre à une sorte de revirement des opinions publiques qui tout d'un coup se montreraient conscientes des avantages et des bienfaits de l'action européenne. Cette action a été trop décriée (elle l'est toujours dans certains Etats membres) pour que ses mérites soient généralement reconnus. Mais la réalité est encourageante. Même la dynamique institutionnelle semble avoir repris un certain élan: en particulier, ce que les chefs d'Etat ou de gouvernement vont approuver dans le domaine énergétique est fondé sur les propositions de la Commission européenne. Et son président José Manuel Barroso n'a pas hésité à soutenir avec vigueur, dans sa conférence de presse de mardi, même les aspects dont il savait qu'ils ne seront pas retenus par le Sommet faute d'unanimité. Il a repris devant les journalistes, gestes à l'appui, l'image habituelle du verre à moitié vide ou à moitié plein, selon le regard de l'observateur. Il a pris le verre vide, et il l'a montré en disant: c'était la situation il y a une année. Il l'a rempli à moitié, en indiquant: ce sera la situation après le Sommet. Et il a indiqué ses espoirs et leurs limites.
M. Barroso estime que les objectifs pour les énergies renouvelables doivent être contraignants et non indicatifs (même les entreprises le demandent, pour pouvoir planifier leurs investissements), mais il n'est pas sûr de l'obtenir. Il estime nécessaire le découplage («unbundling») entre la production et la distribution du pétrole et du gaz, mais il sait que le Sommet retiendra un compromis ; en tout état de cause, le statu quo ne serait pas une solution. Il estime nécessaire un marché unique de l'énergie couvrant l'ensemble de l'UE, mais il admet que la création d'un certain nombre de marchés régionaux serait déjà un progrès par rapport à la situation actuelle des marchés nationaux (tout en réaffirmant que l'objectif doit rester le grand marché unique). Il a confirmé que la recherche d'une attitude « européenne » sur le nucléaire serait la meilleure façon de ne pas avancer du tout. Le choix à ce sujet restera national ; mais la Commission exercera pleinement ses compétences concernant la sécurité, la recherche, etc. à l'égard de qui retiendra l'option nucléaire M. Barroso a aussi confirmé que les Etats membres pourront utiliser une partie des ressources des Fonds structurels pour financer certains aspects de la politique énergétique (la recherche notamment).
Conclusion: quelques années seront nécessaires pour que le verre soit plein, l'important est de progresser et de maintenir le niveau des ambitions.
Important pour le monde. Le président de la Commission a en outre souligné à quel point ce que l'Europe va décider est attendu dans les pays tiers: « Washington, Moscou et Pékin nous regardent ». Les résultats du G8 de juin prochain seront en bonne partie déterminés par ce que l'Europe aura décidé ou proposé en matière d'énergie, de lutte contre le changement climatique et de croissance durable et écologique.
La déclaration sera politique. La déclaration de Berlin à l'occasion du 50ème anniversaire du Traité de Rome sera évoquée au Sommet, et deux indications me paraissent significatives: a) la Présidence allemande garde la responsabilité de l'élaboration du texte, qui ne sera pas écrit par les fonctionnaires ; b) M. Barroso a indiqué que tous les chefs de gouvernement qu'il avait rencontrés sont d'accord pour que l'euro soit cité parmi les succès de l'Europe, et que la possibilité d'adhésions ultérieures à l'UE soit évoquée.
C'est une double réponse significative aux difficultés et divergences entre les représentants gouvernementaux (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9379). Au niveau des « sherpas», citer la monnaie unique peut paraître inopportun à un Etat membre qui n'y participe pas ; mais aucun chef de gouvernement ne contestera qu'elle représente un grand succès de la construction européenne. C'est rassurant pour la portée et la signification de la déclaration de Berlin, mais n'enlève rien à l'impression que les orientations des Etats membres divergent radicalement à propos de la nature et des ambitions de l'Europe future.
(F.R.)