Aucune ouverture véritable. La multiplication des textes consacrés à la relance constitutionnelle (ou simplement institutionnelle) est positive et souvent enrichissante. Mais on ne constate, jusqu'à présent, aucun rapprochement entre les positions fondamentales des Etats membres, qui serait susceptible de conduire, d'ici la mi-juin, à un accord sur la « feuille de route » pour la relance que prépare la Présidence allemande. Les trois positions foncièrement différentes sont toujours pour l'essentiel les mêmes: a) les «amis du Traité constitutionnel» qui veulent fermement garder l'essentiel du projet actuel et l'enrichir plutôt que l'affaiblir ; b) les Etats membres qui considèrent comme mort ce projet et songent à autre chose, dans d'autres directions ; c) les Etats membres qui préconisent un traité allégé, lequel, en concrétisant les innovations institutionnelles généralement acceptées, remettrait l'UE en état de marche. La défense de ces positions se développe dans un climat assez positif, sans agressivité, chacun faisant état de compréhension à l'égard des autres et d'encouragements, mais sans aucune ouverture véritable.
C'est à titre purement indicatif que je rappelle que deux des chefs de file des «amis du Traité constitutionnel», les Premiers ministres espagnol José Luis Zapatero et italien Romano Prodi, avaient signé avant de se rencontrer un message commun qui indiquait leur disponibilité à aider les Etats membres qui n'ont pas encore ratifié le projet à surmonter leurs difficultés. Et le président de la République italienne Giorgio Napolitano avait affirmé devant les parlementaires européens: « est-il aujourd'hui possible d'affirmer avec légèreté que ce Traité est mort ? Que les signatures de 27 chefs d'Etat ou de gouvernement n'ont plus de valeur ? » . Mais à peu près en même temps les Premiers ministres de Pologne, Jaroslaw Kaczynski, et de la République tchèque, Mirek Topolanek, invitaient à ne pas être pressés: le texte créé par la Convention n'est pas des plus heureux et il serait peut-être mieux de rechercher dans l'UE des nouvelles bases de coopération, plus claires et avec moins de réglementations, l'opposé donc des « politiques communes ». La France ne peut s'exprimer de façon officielle en attendant les élections présidentielles, mais c'est en s'exprimant dans une certaine mesure au nom de la tendance générale que l'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a réagi aux «tentatives de pression» des dix-huit Etats membres qui ont ratifié le Traité, en estimant que « leur espoir est vain: il n'y aura pas de nouveau vote en France et aux Pays-Bas sur le même texte, et, de toute façon, il demeurerait les incertitudes britanniques, polonaises et tchèques. Et les dix-huit pays ne peuvent pas avancer sans la France et les Pays-Bas. »
Nicolas Sarkozy a pris ses distances à l'égard de « Bruxelles ». Dans cette atmosphère où chacun donne surtout l'impression de vouloir confirmer sa position et la consolider en prévision des négociations prochaines, un élément de rupture est intervenu: le discours prononcé à Strasbourg, mercredi dernier, 21 février, par Nicolas Sarkozy, candidat aux élections présidentielles en France.
La polémique interne française entre les partisans du oui ou du non au Traité constitutionnel a été totalement ignorée dans ce texte, ou liquidée en quelques mots tranchants: « les Français ont dit non parce qu'ils avaient le sentiment que l'Europe faisait d'eux non des acteurs mais des victimes de la mondialisation ». La France n'est pas responsable de la crise actuelle. Celle-ci résulte en revanche de « l'abandon des principes fondamentaux de la construction européenne: dans l'esprit des pères fondateurs, il s'agissait de produire ensemble, d'inventer ensemble, de travailler ensemble, de vivre ensemble. Qu'en reste-t-il dans une Europe qui ne voudrait parler de rien d'autre que de la concurrence, du libre-échange et de la force de la monnaie ? »
On voit à quel point les échos des positions du « non» sont fortes. Il est évident que M. Sarkozy entend dépasser la rupture franco-française du référendum, en prenant de façon spectaculaire ses distances de cet ensemble amorphe que l'on définit en général, dans la polémique anti-communautaire ou euro-sceptique, avec le terme « Bruxelles ». Il faut sans doute tenir compte des circonstances électorales, qui amènent à négliger les nuances. Nous savons à quel point la réalité de « Bruxelles » est bien plus nuancée que cette image presque caricaturale résultant d'un discours dans une campagne électorale. En réalité, les résultats issus de la machinerie institutionnelle communautaire sont depuis quelque temps beaucoup plus positifs que ce que l'on veut faire croire en France et ailleurs, car l'Europe a en pratique: a) progressé sensiblement vers la définition des nouvelles politiques commues vitales pour son avenir, avec tout d'abord la politique énergétique ; b) pris la tête dans les batailles mondiales indispensables pour faire face aux nouveaux défis qui détermineront l'avenir de l'humanité et de la terre elle-même. J'avais essayé de l'indiquer la semaine dernière dans cette rubrique (bulletin n° 9369). Mais quel peut être le poids de mes remarques face aux appels et considérations qui vont dans le sens de ce que les gens ont envie d'entendre ?
Je pourrais m'arrêter là, s'il n'y avait pas deux aspects significatifs qui modifient l'évaluation de la démarche de M. Sarkozy et plus en général l'évaluation de la campagne électorale en France, au point que les perspectives des démarches de la Présidence allemande en direction de la «sortie de crise» pourraient en être modifiées.
La montée radicale des « ambitions européennes » des candidats français à la présidence. Le premier aspect à souligner est que l'attitude de Nicolas Sarkozy se situe dans le contexte d'une montée radicale des ambitions européennes des principaux candidats à la présidence de la République française. Certes, les eurosceptiques sont toujours là, allant des « souverainistes » de l'extrême droite aux grincheux de l'extrême gauche: et c'est tant mieux, les résultats électoraux permettront en définitive de les compter, et ils pourront se compter eux-mêmes. Il ne semble pas que les adversaires de la construction européenne aient fait preuve, dans leurs groupuscules respectifs, de beaucoup de solidarité, en préférant se déchirer dans des rivalités pas toujours reluisantes plutôt que de défendre des positions coordonnées. En même temps, les trois candidats qui sont considérés comme ayant le plus de chances de passer au second tour, sont en train d'accentuer leurs prises de position en faveur de la construction européenne. Je les rappelle par ordre alphabétique: François Bayrou, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy.
M. Bayrou, on le connaissait déjà en tant que pro-européen convaincu, il n'a pas jamais caché que Jacques Delors figure parmi ses inspirateurs, et il s'était exprimé de façon très explicite le 12 février à Strasbourg. Sa position est claire: les problèmes qui inquiètent les Français ne peuvent trouver de solutions efficaces que dans le contexte européen. C'est pourquoi il préconise des politiques communes de l'Europe dans la gestion économique, l'énergie, la recherche, l'immigration.
Ségolène Royal n'est pas encore très explicite, peut-être parce qu'elle considère que les orientations à propos de l'Europe ne sont pas déterminantes pour les choix des électeurs. Ses quelques allusions portent sur le contenu des politiques européennes, c'est-à-dire sur quelque chose qui ne peut pas être défini dans des textes constitutionnels ou institutionnels. Quelque chose devrait toutefois changer, maintenant qu'elle s'est entourée de personnalités dont les convictions européennes sont très fermes: M. Strauss-Kahn dans les domaines économiques et monétaires ; Laurent Fabius pour l' orientation politique générale (je me souviens qu'à l'époque de sa campagne pour le non au référendum, il avait expliqué avec une éloquence convaincante les raisons qui rendent inéluctables pour son pays les choix européens) ; Pierre Moscovici, vice-président du Parlement européen, dont j'ai en particulier le souvenir des visites dans les pays d'Europe centrale et orientale dont il préparait activement les adhésions lorsqu'il était responsable des affaires européennes dans un gouvernement national.
Un plaidoyer vibrant pour l'Europe des « pères fondateurs ». Quant au discours du 21 février de Nicolas Sarkozy, il constitue l'un des plaidoyers les plus vifs et les plus passionnés que j'ai entendus depuis longtemps en France en faveur de la construction européenne en tant que seule issue aux difficultés des Etats membres. Il ne s'est pas exprimé pour une construction molle fondée sur des « coopérations », mais explicitement en faveur de quelque chose de solide, avec des institutions efficaces, des politiques communes et une véritable identité propre dans le monde.
La première partie de son discours représente un hymne aux objectifs et à la volonté des pères fondateurs: Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi, Paul Henri Spaak, qui tous voulaient que l'Europe soit européenne, donc indépendante: chaque fois que nous nous sommes éloignés de cet idéal nous avons affaibli l'Europe. Et M. Sarkozy a dit ouvertement, aux citoyens de l'Etat membre où dénigrer l'Europe figure parmi les passe-temps préférés, la valeur et la signification de ce qui a été construit: « Ce qui a été accompli est immense. Ne serait-ce que parce que les peuples ont perdu l'habitude de se faire la guerre, et depuis plus d'un demi-siècle ils ont pris celle d'appeler Europe leurs valeurs et leurs intérêts communs. L'Europe comme idéal de paix et de fraternité s'est inscrite dans les consciences (…) En cinquante ans, l'Europe a plus accompli plus qu'aucun Européen n'aurait pu l'espérer ».
L'autre raison essentielle pour laquelle le texte de Nicolas Sarkozy a particulièrement retenu mon attention est que la deuxième partie, celle citée plus haut qui « prend ses distances à l'égard de Bruxelles », ne se limite pas à des critiques génériques mais indique des orientations et des contenus pour les politiques à développer. Et sur cette deuxième partie, j'entends revenir demain.
(F.R. )