Strasbourg, 16/11/2005 (Agence Europe) - Le débat que le Parlement européen a eu mardi en séance de nuit sur la stratégie d'élargissement présentée le 9 novembre par la Commission européenne (EUROPE
N° 9065) a montré que les députés, mais aussi les groupes politiques, sont déchirés entre: - d'un côté, la volonté de maintenir pour les pays des Balkans une perspective européenne tangible qui pourrait s'avérer indispensable pour apaiser, démocratiser et réformer cette région cruciale pour l'avenir de l'UE ; - de l'autre, la nécessité de consolider l'UE après les adhésions de 2004 et celles programmées pour 2007 (Bulgarie, Roumanie), d'appliquer des critères d'adhésion très stricts et de rechercher l'appui indispensable des citoyens pour tout nouveau projet d'élargissement. En guise d'introduction, le Commissaire Olli Rehn a rappelé encore une fois les points marquants de son document: l'élargissement est « l'un des instruments politiques les plus forts de l'Union européenne », le « soft power » de l'Europe pour faire avancer la démocratie et promouvoir la stabilité et la prospérité économique, notamment en Europe centrale et orientale et dans les Balkans. « Le principal élément de notre stratégie, c'est la consolidation » de ce qui a déjà été réalisé et des engagements déjà pris à l'égard des pays candidats et aspirants, « mais nous devons être prudents avant de prendre de nouveaux engagements », a averti M. Rehn. Les pays qui sont déjà dans le circuit d'adhésion devront remplir des « critères stricts » et la communication avec les citoyens sur les objectifs et les avantages de l'élargissement devra être améliorée, a ajouté le Commissaire, rappelant les trois « C » (consolidation, conditionnalité, communication) de sa stratégie. Sur la Turquie et la Croatie, M. Rehn s'est limité à répéter les principales conclusions des rapports de progrès du 9 novembre: tableau mitigé pour la Turquie (avec des déficits notamment dans la mise en œuvre concrète des réformes en matière d'Etat de droit et de droits de l'Homme), rapport plus favorable pour la Croatie. Quant aux pays des Balkans, « notre message est que l'Union européenne maintient leur perspective d'adhésion à moyen et long terme », à condition évidemment que chacun de ces pays (Albanie, Serbie et Monténégro, Bosnie-Herzégovine, ARYM) respecte les critères d'adhésion, a rappelé M. Rehn.
Au nom du groupe du PPE-DE, le président de la commission des affaires étrangères du PE, Elmar Brok (CDU), a reconnu le « succès » de la politique d'élargissement en termes de promotion de la démocratie, de la stabilité et de la prospérité en Europe centrale et orientale, mais il a mis en garde contre tout « automatisme » dans la poursuite du processus. Après l'adhésion des dix nouveaux membres en mai 2004, l'arrivée imminente de la Roumanie et de la Bulgarie et l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie et la Croatie, l'UE a besoin de « consolidation », a insisté M. Brok. Pour l'instant, la stratégie générale d'élargissement de l'UE n'est pas suffisamment claire ; or, il est important que l'UE et ses citoyens sachent où l'Union veut aller, a-t-il souligné. M. Brok a aussi demandé que l'UE réfléchisse davantage à la possibilité d'offrir à certains pays (comme la Turquie) des perspectives européennes en-deçà de l'adhésion proprement dite. Malheureusement, de telles initiatives, on n'en trouve pas dans le rapport de la Commission, a-t-il déploré. Pour le groupe PSE, le Néerlandais Jan Marinus Wiersma a appuyé la politique de la Commission fondée sur les trois « C ». En ce qui concerne les pays des Balkans, il est cependant clair que d'énormes problèmes subsistent (corruption, criminalité, déficit démocratique, fonctionnement de l'Etat de droit, problèmes économiques, etc.) et que seuls les pays eux-mêmes seront en mesure de les résoudre. Tout ce que l'UE peut faire, c'est d'offrir une perspective européenne et de fixer le cadre dans lequel des mesures devront être prises, mais les réformes et le travail proprement dit devront être faits sur place, a insisté M. Wiersma. Certes, c'est sur les gouvernements et leurs populations qu'incombe la tâche de se préparer aux normes strictes de l'UE, mais il important que les citoyens aient, dès le départ, la certitude que leurs efforts et leurs sacrifices seront récompensés à la fin du processus, a plaidé la libérale britannique Sarah Ludford. Son collègue du groupe ALDE, le Hongrois Istvan Szent-Ivanyi, a exprimé plusieurs attentes à l'adresse des pays des Balkans: qu'ils laissent derrière eux le « passé tragique » de la guerre, qu'ils parviennent à livrer Radko Mladic et Radovan Karadzic au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie à La Haye, qu'ils établissent une réelle paix ethnique et qu'ils intensifient leur coopération régionale afin de prouver qu'ils sont prêts pour une future intégration européenne. Le Vert néerlandais Joost Langendijk a regretté que trop de politiciens de l'UE se cachent derrière les soucis et craintes de beaucoup de citoyens européens à propos de l'élargissement. Ce faisant, ils oublient que l'élargissement a effectivement été l'un des plus grands succès de l'Union européenne, a-t-il dit. On ne pourra plus revenir en arrière et l'UE doit se préparer à accueillir d'autres pays membres, qui devront cependant remplir des critères stricts, estime M. Langendijk. Son compatriote Camiel Eurlings (PPE-DE) a insisté lui aussi sur la capacité d'absorption de l'UE: l'approfondissement de l'Union avant l'arrivée des dix derniers nouveaux Etats membres aurait dû avoir lieu en 2000 avec le Traité de Nice ; or, nous avons insuffisamment préparé l'UE tout en allant de l'avant avec son extension. Maintenant, il est important de doter l'UE d'un cadre budgétaire adéquat pour les années à venir et de rallier les citoyens européens à la politique d'élargissement, a dit M. Eurlings. Sur ce dernier point, il a précisé: nous devons répliquer à ceux qui suscitent des craintes infondées et injustifiées sur l'élargissement, mais nous ne devons pas les confondre avec ceux qui demandent un équilibre approprié entre élargissement et approfondissement de l'UE. L'absence de soutien de la population à l'élargissement provient aussi du fait que les responsables politiques ont tendance à mettre en avant les problèmes et dangers (parfois justifiés) liés à l'adhésion de nouveaux membres tout en oubliant de mentionner les nombreux avantages et bénéfices qui en résultent, a estimé le social-démocrate autrichien Hannes Swoboda. La Française Margie Sudre (PPE-DE) a lancé: « la Commission et les Etats membres sont pris d'une véritable frénésie d'ouverture de l'Union européenne ». Selon elle, c'est « sous la pression américaine » que l'UE donne un « coup d'accélérateur » au processus d'élargissement, « alors que l'Europe ne dispose ni de Constitution, ni de budget, et fait face à de graves problèmes internes ». Même son de cloche chez sa compatriote du même groupe Françoise Grossetête, qui demande que la Commission fasse preuve de « davantage de réalisme et de transparence » dans les discussions sur les futurs élargissements. Les décisions sur les futures adhésions ne devront plus être prises « en catimini, lors de réunions intergouvernementales », a-t-elle estimé. Hostile à l'adhésion de la Turquie, Mme Grossetête a aussi demandé à l'UE de « bien prendre en compte le résultat des consultations populaires » et les craintes des citoyens à propos des élargissements successifs. « Nos ministres doivent écouter leurs concitoyens » et ne pas se « soumettre aux pressions de l'administration américaine » qui plaide très fortement pour l'intégration européenne des Balkans et de la Turquie. Pour les Balkans, Mme Grossetête demande une « vraie pause » afin de préparer l'UE à les accueillir. L'élue de la CDU Doris Pack, en revanche, considère la stratégie de la Commission pour les Balkans « fondamentalement juste ». Sans une perspective d'adhésion pour les pays des Balkans, il sera très difficile de pacifier et réformer cette région, a estimé Mme Pack, qui est présidente de la Délégation du PE pour les relations avec l'Europe du Sud-Est. Il n'en demeure pas moins que la Commission doit vérifier soigneusement la capacité d'adhésion de chacun de ces pays avant d'offrir des dates pour l'ouverture des négociations d'adhésion, a-t-elle souligné.