Le mythe et la réalité. La Commission européenne donne enfin l'impression d'avoir pris au sérieux le fléau de la contrefaçon et du piratage dont sont victimes les produits européens. Les commissaires responsables de l'Union douanière (Laszlo Kovacs) et de la lutte contre la fraude (Siim Kallas) renforcent les contrôles et combattent les abus, et Franco Frattini, chargé de la sécurité et de la justice, a proposé de considérer comme infractions pénales les atteintes à la propriété intellectuelle (voir cette rubrique d'hier). Dans la panoplie d'initiatives et d'instruments, le silence des responsables de la politique commerciale étonne. Peter Mandelson a agi dans le moment chaud de l'affaire des textiles, avec des résultats équilibrés et donc globalement positifs, et on sait que le secteur des chaussures est actuellement à l'examen ; mais sur l'aspect de la contrefaçon, c'est le silence. Or, de mon point de vue, il faudrait faire comprendre aux pays concernés et aux instances de l'OMC que l'Europe ne peut pas admettre une sorte de hiérarchie dans les règles commerciales internationales.
Tout se passe comme si l'interdiction des restrictions quantitatives, les réductions douanières et les dispositions analogues jouissaient d'un statut privilégié, une priorité dans une «hiérarchie des normes» tacitement admise. Il faut rétablir l'équilibre: si un pays est responsable d'infractions colossales et durables en matière de contrefaçons, les pays victimes de ces agissements devraient avoir le droit de réagir par d'autres mesures commerciales d'une portée analogue. Laszlo Kovacs a déclaré que le piratage des marques et des produits contrefaits, en plus des pertes d'emplois, coûte à l'Europe dix fois plus que la politique agricole commune, tellement critiquée parce qu'elle fausserait la concurrence. Le rapport Laffineur, cité hier, affirme que la contrefaçon constitue en Chine « un système économique à part entière », employant 5 millions de personnes, avec ses usines spécialisées situés dans des zones difficiles d'accès, avec des caméras de surveillance et des gardiens qui donnent l'alerte dès que l'autorité approche. Dans les villes, existent des marchés pour la vente en gros de contrefaçons, de type « foire commerciale permanente » fréquentés par des hommes d'affaires venant de Russie, d'Asie du Sud-Est, du Moyen-Orient et d'Afrique. Ces lieux bénéficient de protections politiques locales car ils peuvent constituer, pour certaines villes, la source unique de revenus.
Transformation rapide. Marc Laffineur (qui, en tant que rapporteur de l'Assemblée nationale, a bénéficié de l'appui des missions diplomatiques de son pays et d'un accès facilité aux sources d'information) reconnaît toutefois que les autorités centrales chinoises s'efforcent de modifier la situation et de combattre les abus. La Chine a d'ailleurs conclu plusieurs accords de coopération avec l'UE, et le commissaire Laszlo Kovacs était ces jours-ci là-bas où il a participé à la première réunion de la commission douanière conjointe UE/Chine. Pour M. Laffineur, ce changement de cap s'explique par le fait que «la Chine est beaucoup plus qu'un atelier d'assemblage pour entreprises délocalisées: elle développe aussi sa propre ambition technologique», au point qu'elle est devenue «le premier déposant de brevets et de modèles du monde». Les Chinois apprennent bien et vite, et ensuite ils innovent et inventent: quelques milliers d'années de civilisation sont un bagage qui compte! La Chine du textile, des chaussures et des contrefaçons appartiendra bientôt au passé ; elle produira et exportera partout ses produits industriels même de haute technologie, de qualité et moins chers que partout ailleurs ; dans quelques secteurs, elle a d'ailleurs déjà commencé.
Politique médiocre et myope. C'est dans cette perspective que la politique actuelle de l'UE apparaît médiocre et myope. La Chine, quels que soient ses retards momentanés en matière de bien-être et niveau de vie, ne peut plus être considérée comme un pays en développement à qui on octroie des préférences douanières, mais comme un partenaire puissant. Ceux qui parlent de délocalisations d'activités européennes en Chine comme d'un objectif permettant d'équilibrer les effets de l'ouverture de nos frontières aux textiles, aux chaussures et à certains produits agricoles chinois, font preuve d'une ingénuité troublante. Les délocalisations pourront enrichir quelques fabricants de produits de luxe et tel ou tel roi de la mode, mais n'apporteront rien à l'économie européenne et à l'emploi chez nous. Bientôt la Chine n'aura plus besoin des connaissances et des brevets européens: elle saura tout produire par elle-même. L'Europe doit donc: a) dans l'immédiat, rester ferme et rigoureuse à l'égard des contrefaçons et du dumping, et ne faire aucune concession agricole ; b) se préparer à négocier d'égal à égal dans le secteur industriel, les services, les finances, la monnaie. Ceci pour les aspects économiques. Pour les aspects directement politiques, comme les droits de l'homme, on peut faire confiance à l'aiguillon du Parlement européen. Un autre comportement indiquerait qu'on n'a rien compris à la Chine, à sa civilisation admirable et à son potentiel inépuisable. (F.R.)