Strasbourg, 11/05/2005 (Agence Europe) - En célébrant l'anniversaire du 8 mai 1945, nous assumons notre « ardente obligation de nous souvenir », surtout pour ceux qui sont nés après , et qui doivent le faire « avec retenue, parce qu'ils n'étaient pas des témoins directs » de la « période terrible entre 1933 et 1945 », a affirmé le Président du Conseil européen Jean-Claude Juncker en ouvrant mercredi après-midi à Strasbourg le débat sur le futur de l'Europe soixante ans après la fin de la deuxième guerre mondiale. Dans un discours au ton juste, vigoureux et émouvant, souvent interrompu par des applaudissements, le Premier ministre luxembourgeois a rappelé: « je suis né en décembre 1954, mais je préfère dire en 1955, pour simplifier », et j'ai vécu dans le respect de mon père, « jeune luxembourgeois » dont le « sort terrible » a été d'être « enrôlé de force dans la Wehrmacht, de porter l'uniforme de celui qui était son ennemi », comme tant d'Alsaciens. J'ai vécu aussi sous la guerre froide, une période qui était, paraît-il, « plus simple à comprendre » que l'actuelle, mais une période pendant laquelle les deux parties de l'Europe « se sont regardées en chiens de faïence, étant trop souvent incapables de jeter des ponts », a-t-il ajouté, en s'écriant: « que de temps perdu, que d'énergies paralysées en Europe ! ». De la retenue, s'est écrié M. Juncker mais aussi « beaucoup de reconnaissance pour nos pères et nos grands parents, revenus des champs de bataille, des camps de concentration, des prisons, et qui avaient tant de raison de baisser les bras, de rien faire, de pleurer sur leur sort, et qui ont reconstruit l'Europe », pour ceux qui « ont dû faire la guerre et ont voulu faire la paix ». « Emouvants, les vétérans russes sur leurs camions, hier à la Place Rouge, émouvants », s'est exclamé M. Juncker, en affirmant: « la Russie a bien mérité de l'Europe », avec ses 27 millions de morts tombés pour « libérer l'Europe ». Pour l'Allemagne, le 8 mai, jour de la défaite, a été aussi « un jour de libération, libération du national-socialisme, du fascisme »¸ a affirmé M. Juncker en allemand, en disant aux élus européens: « les Allemands n'ont jamais été de si bons voisins qu'aujourd'hui ». M. Juncker a adressé un mot de remerciement aussi aux soldats américains et canadiens venus libérer l'Europe, pour le peuple britannique, « qui a su dire non et sans lequel rien n'aurait été possible ». Mais cette «liberté retrouvée n'a pas été égale partout », a rappelé M. Juncker au nom de « l'obligation du devoir de dire la vérité », en évoquant le sort des pays d'Europe centrale et orientale et en particulier des pays baltes. J'entends « avec énormément de tristesse tout le mal qu'on dit de l'élargissement ; or, la guerre mondiale vient enfin de se terminer aujourd'hui: vive l'élargissement ! », a lancé M. Juncker. Et il a tenu à citer encore ceux sans qui l'Europe ne serait pas née: Schuman, Bech, Adenauer, De Gasperi, qui « n'auraient pas pu faire ce qu'ils ont fait s'ils n'étaient pas transportés par le sentiment noble de leurs peuples qui ne voulaient plus la guerre », et aussi « le grand Spinelli incarcéré dans une île par les fascistes », le « sage Churchill » qui, avec « des dons prophétiques », disait dès 1947: « commençons aujourd'hui à l'Ouest ce que nous allons achever à l'Est ». Soyons reconnaissants pour « ceux qui ont su dire non, fiers de ceux qui ont su dire oui à la grande Europe », ce « continent compliqué » qui « mérite d'être mieux qu'une zone de libre-échange ».
Il faut se souvenir, a enchaîné, pour la Commission, le Président Barroso, et regarder avec humilité son propre passé, sans oublier le sort de ceux pour qui un cauchemar a été remplacé par un autre, et le « voyage personnel » de ceux qui ont dû chercher ailleurs la paix et la liberté. M. Barroso salue lui aussi les pères fondateurs, mais également la vision des dirigeants transatlantiques, qui ont su ne pas tourner le dos à l'Europe lorsqu'elle en avait besoin. Aujourd'hui, le président Barroso invite à l'optimisme: songez à mon pays, le Portugal et à d'autres pays de l'Europe du sud, qui, il n'y a pas si longtemps, vivaient encore sous une dictature, s'est-il exclamé. Cette expérience de la dictature renforce la compréhension du Président de la Commission et son soutien aux pays d'Europe de l'Est, qu'il a nommé un par un. Des craintes se manifestent actuellement en Europe, reconnaît M. Barroso, mais c'est la crainte de ne pas trouver un emploi, la crainte de la mondialisation, et non pas la crainte d'un conflit armé entre des concurrents qui deviendraient des ennemis. Ces craintes peuvent être surmontées dans une Europe de la solidarité, encore renforcée par l'adoption de la Constitution européenne, assure José Manuel Barroso.
Pendant le débat, plusieurs groupes politiques ont voulu donner la parole à des élus des nouveaux Etats membres, afin qu'ils puissent évoquer l'histoire de l'après-guerre comme ils l'ont vécue de leur côté: quatre Polonais, deux Lettons, un Tchèque, un Hongrois. Alors que les députés de nouveaux Etats membres se sont prononcés pour le projet de résolution présenté par Elmar Brok, la Lettone Tatiana Zdanoka (Verts/ALE) a annoncé: je ne peux pas approuver ce texte, car il contient des affirmations qui, si elles sont traduites en réalité, entraîneraient des violations des droits de l'homme et signifieraient que la protection des droits des minorités « n'auraient pas de sens » en Lettonie et en Estonie. Je refuse que mon père, officier de l'armée soviétique qui a contribué à la défaite de l'armée nazie, soit considéré comme un occupant, je refuse que ma mère, Russe orthodoxe venue à Riga de Saint Pétersbourg, soit considérée comme « une candidate au rapatriement ». Je ne veux pas que « les Balkans deviennent les deuxièmes Balkans ! », s'est insurgée Mme Zdanoka. Quant à Nigel Farage, du UK Independence Party (groupe Indépendance/Démocratie), il a profité de la situation pour ironiser une fois de plus sur le processus d'intégration européenne. Ne me dites pas que l'UE a empêché les guerres en Europe, s'il y a un « garant de la paix », c'est l'OTAN, organe intergouvernemental, a lancé l'eurosceptique britannique. Et, en faisant un parallèle quelque peu audacieux, il a dit: est-ce que les fédérations maintiennent vraiment la paix ? Regardez la Yougoslavie, l'URSS, et même les Etats-Unis, dont la guerre de sécession fut très sanglante… EUROPE reviendra sur le débat ainsi que sur la résolution qui sera votée jeudi: pendant le débat, Francis Wurtz a annoncé que, unanimement, son groupe, la Gauche unitaire européenne /Gauche verte nordique, rejetterait ce texte qui « banalise » le national-socialisme et excuse les atrocités nazies en montrant du doigt les crimes staliniens.
Le Parlement condamnera le régime nazi, mais aussi la domination et l'occupation soviétique et d'autres dictatures communistes
Les chefs de plusieurs groupes politiques ont anticipé, mardi devant la presse, la teneur du débat de mercredi. Dès lundi, dans son discours sur le 9 mai, le président Borrell avait déjà rappelé que la fin de la guerre « avait apporté la paix et la liberté seulement à la moitié du continent », alors que l'autre moitié devint « victime du nouvel ordre international établi à Yalta ». Mardi, lors de sa conférence de presse, Hans Gert Pöttering, président du groupe PPE-DE, a salué le compromis atteint par les groupes politiques dans leur négociation d'un texte de résolution à voter jeudi: ce texte rappelle le devoir de mémoire, condamne le national-socialisme et les crimes de l'Allemagne nazie, mais rappelle aussi l'oppression subie par les pays de l'Est, a-t-il indiqué (le projet parle de domination et occupation soviétique et d'autres dictatures communistes). Je suis né en 1945, et je n'ai jamais connu mon père, simple soldat, tombé avant ma naissance, a raconté l'élu de la CDU. Le conservateur britannique Timothy Kirkhope, qui était à ses côtés, a ajouté: mon père s'est battu dans la même guerre, de l'autre côté, mais il est revenu, et maintenant nous voilà ensemble, dans cette « démocratie » européenne. Le fait de condamner la barbarie nazie ne signifie pas que nous ne devons rien dire sur ce qui s'est passé après, a lancé dans sa conférence de presse le co-président du groupe Verts-ALE, Daniel Cohn-Bendit. Qui a tenu à préciser: « nous saluons la double résistance » des pays baltes, contre la barbarie nazie et l'occupation soviétique, mais des Etats démocratiques doivent respecter les droits fondamentaux, y compris les droits de la minorité russe. Quant à Graham Watson, président du groupe ALDE, il a commenté mardi devant la presse: notre résolution sera fortement influencée par la contribution de nos collègues des nouveaux Etats membres, et je m'en réjouis. Fallait-il célébrer justement à Moscou le 60ème anniversaire de la fin de la guerre ? s'est demandé le libéral démocrate britannique, qui a dénoncé la tendance à une dérive de plus en plus autoritaire en Russie.