Les progrès du «oui» dans la campagne référendaire en France n'ont rien d'étonnant. Ils sont le résultat logique de l'effort visant à faire connaître aux citoyens la réalité de la Constitution et de prouver à quel point les raisons du «non» sont en général faibles ou mensongères, du type: la Constitution interdira l'interruption volontaire de grossesse et même le divorce, elle détruit les services publics (alors qu'elle les protège), et ainsi de suite. Dans la campagne, après la période dominée par des raisons étrangères à la question posée et par les tricheurs, quelques vérités simples ont émergé; à présent, les Français sont en mesure de savoir ce qui est vraiment dans le texte. Ils peuvent l'approuver, ils peuvent le rejeter, mais ce sera, pour ceux qui ont suivi les débats, en connaissance de cause. Ce n'est certes pas un hasard si, après avoir étudié les textes et non les légendes ou les mensonges, tous les partis socialistes d'Europe s'étaient prononcés pour la Constitution, ainsi que la presque totalité des mouvements syndicaux de l'Union.
Les anti-européens de toujours. Mais rien n'est acquis et il serait extrêmement dangereux de «baisser la garde». Dans les sondages, l'avantage du oui est à peine perceptible et le pourcentage des hésitants est encore très élevé. Les partisans du «non» ne se résignent pas et ils miseront surtout sur la tromperie ultime: faire croire qu'ils sont eux-mêmes favorables à l'Europe et que, s'ils gagnent, ils feront une Europe meilleure. Ayant constaté que la grande majorité des Français est favorable à la construction européenne, ils voudraient faire croire qu'ils la soutiennent. C'est faux. Certains mouvements qui à l'extrême gauche ou à l'extrême droite s'efforcent de conquérir un électorat perdu ont toujours voté contre tous les traités européens depuis 1952: un demi-siècle de rejets l'un après l'autre, celui de la première Communauté européenne (CECA), celui de la CEE et tous les traités ultérieurs, quel que fût leur objectif, du grand marché sans frontières à l'euro… Et ils voudraient faire croire aujourd'hui qu'ils sont «pour l'Europe»?
Une légende. La légende selon laquelle la Constitution serait renégociée si la France la rejette a été démolie par toutes les institutions européennes (avec en tête le président Jean-Claude Juncker), par les gouvernements de tous les Etats membres qui se sont exprimés, par tous les partis politiques européens multinationaux et aussi par tous les Français qui ont exercé des fonctions européennes importantes, à commencer par Jacques Delors. Il est évident qu'en cas de « non » en France, le Conseil européen se réunirait pour discuter quoi faire; mais la France serait isolée et affaiblie, et l'hypothèse de renégocier la Constitution ne serait même pas prise en considération. Quand cessera-t-on de tromper les gens ?
Retour en arrière. Il est vrai que l'extrême droite française joue un jeu quelque peu différent, ne cachant pas son rejet de l'esprit même de la construction européenne en ce qu'elle implique la mise en commun de certains aspects de la souveraineté nationale. J'ai écouté avec attention Jean-Marie Le Pen (pour écrire, il faut se documenter), et je l'ai entendu déclarer que la France a fonctionné pendant des siècles sans renoncer à aucune parcelle de sa souveraineté et qu'elle doit continuer à le faire, en collaborant avec d'autres pays mais sans institutions supranationales. J'étais abasourdi. Le système des alliances a effectivement existé longtemps en Europe; c'était la période des guerres incessantes et de la domination d'un pays sur l'autre. La France était souvent du côté des vainqueurs, mais il lui arrivait aussi de voir son territoire occupé. Autrefois, pour les populations, les conflits étaient relativement supportables: la guerre, c'étaient les armées qui la faisaient, les populations civiles étaient pour l'essentiel épargnées, un pays vaincu n'était pas un pays entièrement détruit. On sait ce qu'il en serait aujourd'hui. Mais ce n'est pas aux lecteurs d'Europe qu'il faut expliquer les raisons et la signification des institutions supranationales et de la méthode communautaire. L'extrême droite française affiche ouvertement ses convictions. Qui vote pour elle sait pour quoi il vote.
Un message simple. Mais à l'égard des autres partisans du «non», l'effort pédagogique ne doit pas se relâcher, non pas pour faire de la propagande mais pour décrire la réalité. Au-delà des aspects particuliers déjà en partie clarifiés (voir par exemple, à propos des services publics, cette rubrique dans le bulletin N.8940), le message essentiel tient, à mon avis, en deux points:
- la Constitution ne détermine pas le contenu des politiques. Elle établit des principes (tous positifs et en progrès par rapport à aujourd'hui) et elle démocratise et clarifie le fonctionnement institutionnel et les procédures de décision. Ce seront ensuite les élections, nationales et européennes, qui détermineront qui gouverne, et donc les orientations économiques européennes, sans préjudice des choix nationaux ;
- dans toute l'Union, le rejet de la Constitution sera lu comme un rejet de l'Europe et la Constitution ne serait pas renégociée. L'UE serait affaiblie et le pays qui la rejette serait isolé et sans influence. (F.R.)