Et maintenant, l'agriculture! On n'en finit pas avec la Chine. Chaque jour apporte son supplément de surprises. Les nouveautés de cette semaine sont la nomination d'un négociateur chinois pour les textiles, et l'alerte sur les importations de produits agricoles chinois. Le premier point n'a rien d'étonnant; aucun effort intellectuel n'avait été nécessaire pour anticiper que les Chinois, après s'être insurgés contre l'hypothèse que l'UE adopte des restrictions autonomes sur les importations de leurs textiles, auraient fait certaines concessions volontaires. Ce que les Chinois craignent, ce n'est pas un ralentissement momentané de leur conquête du marché européen; un peu moins vite, ce n'est pas un épouvantail lorsque le point d'arrivée est acquis. Ils veulent éviter que l'UE applique la clause de sauvegarde autonome, et ils y arriveront même si cette clause est inscrite dans les textes, donc légitime. Un proverbe de l'antique sagesse chinoise dit à peu près: « une victoire momentanée réside dans la force, une victoire durable réside dans la sagesse».
La deuxième nouvelle est préoccupante. Les producteurs européens de concentrés de tomates ont demandé une enquête sur les importations en provenance de Chine qui auraient déjà atteint un niveau correspondant à la totalité de la production italienne. La dernière transformation effectuée en Europe élimine l'indication de l'origine chinoise du produit. Ce n'est pas tout. Des données relatives à d'autres produits agricoles tels que les vins, les haricots séchés, les pommes, les poires indiquent que l'expansion des importations en provenance de Chine se situait en 2004 (par rapport à 2003) entre 40 et 230%, selon les produits, et pour l'année en cours on s'attend à des pourcentages encore supérieurs. En même temps, la percée d'un certain nombre de produits industriels chinois qui étaient encore hier considérés de haute technologie se confirme: ordinateurs, téléphones mobiles, appareils photos numériques, etc. Le restant suivra, et toujours avec des différences de prix époustouflantes. Pour les textiles et les chaussures, on le sait, les différences de prix par rapport aux produits européens analogues sont souvent de l'ordre de 75%, pourcentage résultant à la fois des conditions sociales et du dumping monétaire. Il faut abandonner l'illusion de pouvoir sortir du cauchemar chinois par des petites négociations sectorielles qui ne peuvent donner lieu qu'à des arrangements partiels et momentanés. L'appel à un dialogue global couvrant à la fois les domaines commerciaux, économiques, politiques et stratégiques devient de plus en plus urgent.
Les vrais profiteurs. Ce ne sera pas facile. Les difficultés sont d'abord internes à l'Europe: lors des échanges de vues préliminaires entre les Etats membres à propos des importations de textiles, une douzaine d'Etats membres (presque la moitié, donc) étaient réticents face à l'ouverture des procédures de sauvegarde. En outre, l'Europe doit respecter les règles de l'OMC; elle ne peut pas prendre des mesures arbitraires. Mais elle peut réclamer le même respect des règles par la Chine: la contrefaçon et la piraterie des marques sont autant interdites que les restrictions quantitatives. En outre et surtout, les institutions européennes ne doivent pas se laisser impressionner par ceux qui pratiquent la «démagogie de la pauvreté». Les principales victimes du dynamisme chinois dans le secteur textile sont les pays les plus pauvres du monde qui commençaient à conquérir une place sur le marché européen: Bangladesh, Cambodge, Guatemala, Madagascar, auxquels s'ajoutent le Maroc et la Tunisie, dramatiquement frappés dans leur industrialisation naissante. Les ravages ont déjà commencé à se faire sentir. À l'avantage de qui ? Du grand commerce et de la grande distribution essentiellement. Certes, les consommateurs en bénéficient aussi en partie, mais pour les grands commerçants, c'est l'aubaine. Ils n'ont plus besoin de réseaux difficiles à créer et à entretenir, il leur suffit désormais de lancer un appel d'offres dans le monde entier en pressant un bouton, et les réponses sont immédiates. Lorsque les quantités demandées sont colossales, ce sont presque toujours les Chinois qui emportent le marché. Les gros profits sont engrangés en silence par les gros importateurs, leur permettant de financer sans peine telle ou telle organisation non gouvernementale qui feint de protéger les pays pauvres et qui s'insurge avec des cris d'indignation à toute allusion d'atteinte à la sacro-sainte liberté des échanges. J'aimerais bien une enquête sérieuse sur les rouages qui financent Oxfam.
En agriculture, ce sera encore pire. Il y a un certain nombre d'années, le seul produit chinois qui soulevait des problèmes pour l'Europe était l'ail. Les pommes et les poires n'étaient même pas cultivées, ni la vigne. Mais lorsque l'on dispose de centaines de millions de paysans disciplinés, tout est possible. En agriculture, le libre-échange, c'est de la folie. Mais les mauvaises habitudes sont bien enracinées à Bruxelles, vu que la Commission européenne a décidé de mettre à l'étude une zone de libre-échange avec l'ASEAN.
(F.R.)