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Bulletin Quotidien Europe N° 8904
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

La leçon de Jacques Delors contre les « aigris de l'Europe »

Un ton unique. Jacques Delors n'a rien perdu de sa qualité première. Je me réfère à l'effet tonique de ses propos lorsqu'il parle de l'Europe. Il peut être mécontent, voire déçu, de certaines évolutions actuelles de la construction européenne, mais rien n'y fait: même ses réserves ou critiques ont ce ton qui n'est qu'à lui et qui rend l'espoir et la confiance. Ceux qui ont eu l'occasion de l'entendre pendant ses deux journées bruxelloises de la semaine dernière peuvent en témoigner: même les plus désabusés ou sceptiques, après l'avoir écouté, se sentent davantage confiants en l'avenir de l'Europe et retrouvent au moins en partie l'élan perdu. Combien il est éloigné de ceux que j'appellerais «les aigris de l'Europe», qui, en voyant l'unité européenne évoluer dans un sens qui ne correspond pas tout à fait au rêve de leur jeunesse, deviennent amers et agressifs !

Jacques Delors, c'est le contraire. Bien entendu, il n'aime pas tout de l'Europe actuelle. Il regrette encore aujourd'hui, par exemple, que le Sommet de Lisbonne des 26 et 27 juin 1992 n'ait pas retenu le parallélisme entre élargissement et approfondissement de l'UE que la Commission dont il était président avait considéré comme indispensable au fonctionnement efficace de l'Union alors qu'elle s'engageait dans la perspective de réunir une trentaine d'Etats membres (elle en avait dix à l'époque). Il faut l'entendre raconter les péripéties de ce Sommet, déterminées par deux événements qui n'avaient pas grand-chose à voir avec le sujet cité. François Mitterrand préparait son voyage impromptu à Sarajevo (il fallait obtenir que les Serbes libèrent l'aéroport), et plusieurs chefs de gouvernement et ministres des Affaires étrangères (notamment les Danois Schlüter et Elleman-Jensen) avaient à l'esprit la finale du championnat d'Europe de football qui se déroulait le soir même (et qui sera remportée par le Danemark). Déjà dans ses « Mémoires », Delors avait observé que « ces événements d'inégale importance ont affecté la qualité du débat sur les perspectives d'élargissement. (…) Les membres du Conseil européen ont balayé d'une main nos remarques, sans leur prêter l'attention nécessaire». Il constate à présent que les problèmes que la Commission avait soulevés alors ne sont pas encore résolus. Mais la déception de ce jour-là ne signifie en rien que Jacques Delors regrette aujourd'hui l'élargissement aux pays scandinaves et aux pays d'Europe centrale et orientale! Au contraire, il estime que l'ouverture à l'Est était la seule attitude digne de l'idéal européen, et il avait immédiatement rejeté toutes les réticences et réserves, en estimant qu'aucun égoïsme ne pouvait justifier des hésitations face au devoir élémentaire de réunifier l'Europe en accueillant, les bras ouverts, les pays qui avaient été auparavant artificiellement écartés de l'unification de notre continent.

Une puissance mondiale. Jacques Delors rejette donc l'attitude de ceux qui deviennent sceptiques à l'égard de la construction européenne parce qu'elle ne correspond pas entièrement à leur projet. La sincérité de l'engagement, on la prouve en gardant le cap. La Constitution comporte-t-elle des éléments de progrès? Oui. Et alors il faut la soutenir, malgré ses lacunes et les risques qu'elle comporte de laisser glisser vers la méthode intergouvernementale des domaines essentiels, comme l'Union économique et monétaire (le déséquilibre entre les deux volets subsiste et le volet économique est dans les mains d'un organe intergouvernemental) et, en perspective, les relations extérieures. Le futur ministre européen des Affaires étrangères sera, on le sait, vice-président de la Commission. Aura-t-il le réflexe communautaire ou bien la tendance à entraîner vers les structures intergouvernementales même les domaines où la Commission a des pouvoirs bien définis ? Jacques Delors rejette la distinction entre l'Europe puissance et l'Europe espace, car l'UE actuelle représente déjà bien plus qu'un simple espace de libre circulation des biens, des capitaux et des personnes. Par ses politiques communes, son pouvoir de décision en matière de fusions (même pour les entreprises des pays tiers) et sa capacité de négocier au niveau mondial tout ce qui concerne le commerce, l'aide au développement, l'environnement et ainsi de suite, l'UE est déjà une puissance mondiale de première grandeur. Jacques Delors ne croit donc pas à la création de deux Europe, mais à l'application du principe de «différenciation» par lequel l'un ou l'autre Etat membre ne participe pas à certaines réalisations (comme c'est le cas aujourd'hui pour la monnaie unique). Différenciation, ce n'est pas un mot susceptible d'enflammer les esprits. Mais il est impensable de tout faire à 25 (bientôt à 27 et puis à 30 ou davantage). Et Jacques Delors reste fidèle à sa conception: trois grands objectifs valables pour tous (et qui représentent bien davantage qu'une simple Europe espace: voir cette rubrique du 24 septembre dernier), et les réalisations supplémentaires ouvertes à qui veut et peut y participer.

Comment résumer dans cette petite page tout ce que Jacques Delors a dit et expliqué? Je me propose de revenir encore sur quelques aspects essentiels. (F.R.)

 

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