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Bulletin Quotidien Europe N° 8810
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La Commission Barroso ne doit dépendre d'aucun groupe politique du PE

Quelques dérapages. Le caractère quelque peu ambigu des vives polémiques entourant les déclarations de Rocco Buttiglione devant les parlementaires européens (voir cette rubrique d'hier) n'est pas une exclusivité, d'autres cas existent. Certaines positions de principe prises par quelques parlementaires pour affirmer leurs convictions personnelles ont dépassé, à mon avis, le cadre de l'exercice d'audition des Commissaires. Il est, bien entendu, normal et même positif que les groupes politiques défendent leur conception de l'Europe et de la société; ça fait partie de la "politisation" du Parlement européen. Mais ils ne peuvent pas prétendre que chaque Commissaire partage leurs vues! La Commission doit être jugée dans son ensemble, et non sur tel ou tel point de détail. Il est vrai qu'en définitive, les groupes politiques ont exprimé souvent des appréciations positives sur des Commissaires n'appartenant pas à leur famille politique. Mais les dérapages ont été assez nombreux, laissant parfois l'impression que pour quelques parlementaires le premier critère d'évaluation était l'appartenance politique du Commissaire examiné. Si elle était la bonne, il était formidable, bien préparé, rassurant, absolument fiable pour les tâches qui l'attendaient. Dans le cas contraire, il pouvait être pénible, insuffisant ou incapable de gérer le portefeuille qui lui était confié. Quelques jugements contradictoires ont frôlé le ridicule; le même Commissaire recevait à la fois des éloges dithyrambiques ou l'invitation pressante à se démettre, avec en plus l'impression désagréable d'une sorte de marchandage entre les groupes: je laisse passer ton candidat si tu laisses passer le mien.

Parfois, les attitudes individuelles de tel ou tel parlementaire paraissaient difficilement justifiables. Un exemple: le ton virulent du communiqué de Ignais Guardans contre Margot Wallström, parce qu'elle avait exprimé des perplexités sur l'opportunité d'ajouter la langue catalane aux langues officielles de l'Union déjà trop nombreuses. Le parlementaire aurait pu indiquer son désaccord sur ce détail. Il a préféré affirmer que Mme Wallström ne pouvait pas occuper la place pour laquelle elle a été désignée et en prôner le rejet. Il est resté isolé, car la performance de Mme Wallström a été très appréciée par l'ensemble des parlementaires (voir notre bulletin du 2 octobre, pp.4 et 5). Quelque chose d'analogue est arrivé à Peter Mandelson: sa prestation a été remarquable et équilibrée (voir cette rubrique du 12 octobre) mais a suscité une réaction tout feu tout flamme d'un seul parlementaire, par communiqué interposé. D'autres anomalies me paraissent évidentes. Plusieurs parlementaires ont exprimé des doutes et des réserves à l'égard de Neelie Kroes en tant que responsable de la concurrence, en raison de sa participation passée au monde des entreprises, mais aucun ne semble avoir exprimé des perplexités sur les précautions suggérées par le service juridique afin d'éliminer les risques de "conflits d'intérêts". Ce service suggère que Mme Kroes ne s'occupe pas des dossiers impliquant des entreprises dans lesquelles elle a eu des responsabilités; ces dossiers seraient confiés à d'autres Commissaires ou placés sous la responsabilité du président Barroso. Dans ces conditions, et compte tenu des aspects horizontaux, des dossiers, comment la responsabilité de la concurrence pourrait-elle être exercée avec cohérence, continuité et crédibilité? Le service juridique m'a paru trop timoré et peu explicite.

Trois principes à respecter. Je reviendrai sur d'autres situations qui méritent des éclaircissements, comme l'avenir de la politique agricole et surtout de son financement, ou les compétences du Commissaire à la politique de développement Louis Michel. Je me limite pour le moment à indiquer trois principes que le PE devrait avoir à l'esprit dans tout exercice de ce genre: a) aucun groupe politique, même le plus puissant, ne peut prétendre que la Commission européenne partage sa doctrine politique, car aucun groupe n'est majoritaire à lui seul, et la Commission doit représenter une synthèse équilibrée; b) le Parlement doit avoir confiance dans la "méthode communautaire" grâce à laquelle toute proposition de la Commission lui est soumise. C'est le Parlement lui-même qui donne à tout projet la forme définitive, ou qui le rejette s'il ne correspond pas à l'opinion majoritaire en son sein. C'est la réalité de la vie communautaire, et il ne doit pas exister de censure préalable sur les propositions. Il est préférable de voir le PE se battre pour le renforcement du pouvoir qui est déjà le sien et en améliorer le fonctionnement, plutôt que de voir des groupes politiques réclamer des Commissaires alignés a priori sur leurs positions; c) les bons Commissaires ne sont pas nécessairement ceux qui connaissent le mieux leurs dossiers déjà avant de prendre leurs fonctions, mais ceux dont la conviction européenne est évidente et dont la personnalité s'impose, car l'expérience nous apprend que le rôle de Commissaire est en lui-même une école efficace d'européanisme. Dans la Commission Prodi, à côté des Commissaires reconnus dès le départ (MM. Lamy, Monti, Vitorino, Mme Loyola de Palacio, etc.), d'autres ont affirmé progressivement leur autorité et leurs idées: Mmes Reding et Schreyer, M.Busquin, et quelques autres. La Commission Barroso nous réservera sans doute des surprises analogues. (F.R.) .

 

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