Bruxelles, 13/10/2004 (Agence Europe) - La Conférence des présidents des groupes politiques du Parlement européen a, lors de sa réunion extraordinaire du 13 octobre, pris note des lettres des présidents des commissions parlementaires sur les auditions des Commissaires désignés de l'équipe Barroso, qu'elle remettra formellement au Président désigné de la Commission européenne afin qu'il "en tire les considérations qu'il estime opportunes et qu'il fasse connaître sa réponse" à la Conférence des présidents prévue le 21 octobre. C'est tout ce que le Président du Parlement européen Josep Borrell a dit mercredi à la presse à l'issue de cette réunion, en se bornant à constater: "il n'y a pas de position commune de la Conférence des présidents" ( la veille on parlait d'une "médiation" des présidents des groupes PPE-DE et PSE , Hans-Gert Pöttering et Martin Schulz, pour essayer de rattraper les deux candidats "recalés" par les commissions parlementaires qui les ont auditionnés: Rocco Buttiglione à droite et Laszlo Kovacs à gauche: voir EUROPE d'hier, p.4).
Une "majorité consistante" de leaders des groupes politiques n'a pas estimé opportun d'entrer dans les détails aujourd'hui, et la Conférence des présidents n'a pas analysé de possibles alternatives pour le cas de Rocco Buttiglione, a ajouté le Président Borrell, interrogé par la presse sur les conséquences du rejet de la candidature du ministre italien par la commission de la Justice et des affaires intérieures. C'est la seule commission parlementaire où il y ait eu un vote, alors que dans les autres commissions il y a eu des "évaluations" sans vote, a-t-il indiqué (les lettres des commissions devaient être diffusées sur le site internet: http: //http://www.europarl.eu.int/hearings/commission/2004_comm/default_en.htm ). La discussion en Conférence des présidents a été "civilisée et normale", sans aucune "menace", a remarqué M. Borrell en répondant à des questions sur les attaques croisées des groupes politiques de gauche et de droite.
Maintenant, la balle est donc dans le camp du Président Barroso, puisque apparemment, au sein de la Conférence des présidents, seuls les présidents des groupes Verts/ALE Monica Frassoni et GUE/NGL François Wurtz auraient souhaité discuter au moins les cas controversés et dégager des orientations à l'intention du Président désigné. Si José Manuel Barroso ne tient pas compte des positions des commissions parlementaires, diriez-vous, comme Président du parlement, que "c'est un bon début?" A cette question, Josep Borrell a répliqué: le processus n'est pas encore terminé, "je suis sûr que M. Barroso prendra en considération les résultats" des commissions parlementaires. En juillet, vous aviez voté pour le candidat Barroso, en octobre allez-vous voter pour la Commission Barroso si son président ne tient pas compte de la position du Parlement? Je répondrai le moment venu, s'est limité à dire Josep Borrell.
M. Borrell a aussi admis que l'on se trouve aujourd'hui dans une situation inédite: c'est en effet la première fois qu'une commission parlementaire, après les auditions, vote explicitement le rejet d'un Commissaire désigné, ce qui fait que Parlement et Commission se trouvent sur "un nouveau terrain d'expérimentation politique". Cependant, pour M. Borrell, ces auditions ont eu une "valeur démocratique", car elles ont en particulier permis à l'opinion publique d'en savoir un peu plus sur les futurs Commissaires.
M. Borrell a aussi indiqué que l'idée de tenir une nouvelle Conférence des présidents avant la rencontre du 21 octobre avec M. Barroso avait été rejetée mercredi par la majorité des chefs des groupes politiques.
Interrogé sur ses récents commentaires à la radio française à propos des vues de Rocco Buttiglione sur la famille et l'homosexualité (EUROPE du 8 octobre, p.9), M. Borrell a voulu préciser: dans mon rôle institutionnel de président du Parlement européen, je suis tenu à une extrême prudence, et c'est pourquoi je n'ai jamais dit que je ne considérais par M.Buttiglione comme un candidat approprié pour le portefeuille de la justice à la Commission européenne. Mais, a-t-il ajouté, il se trouve que, le même jour où M. Buttiglione tenait ces propos en commission parlementaire, le gouvernement espagnol présentait un projet de loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe, et j'ai alors constaté que, de toute évidence, Rocco Buttiglione ne pourrait guère être ministre de la Justice dans ce gouvernement...
Monica Frassoni fustige la « collusion » entre les grands groupes
La co-présidente du groupe des Verts/ALE, Monica Frassoni, a réagi vivement au déroulement de la Conférence des présidents. Aujourd'hui, dit-elle dans un communiqué, « nous avons assisté à la poursuite de l'accord technique entre les deux grands groupes », PPE-DE et PSE, et à leur « collusion », aussi « avec les libéraux, pour soutenir la nouvelle Commission », quelle que soit la gravité de ses carences. Les Verts, dit-elle, regrettent que les présidents des groupe PPE-DE, PSE et ALDE n'aient pas accepté l'idée du Président Borrell de « citer explicitement les cas problématiques parmi les Commissaires désignés, y compris ceux de Rocco Buttiglione et Laszlo Kovacs ». « Nous devons faire pression sur Barroso maintenant mais au contraire, nous perdons du temps précieux », s'indigne-t-elle.
La polémique sur Rocco Buttiglione continue, mais le cas "Udre" est aussi soulevé
Mardi soir, à Londres où il a rencontré Tony Blair, José Manuel Barroso, sollicité par la presse au sujet des Commissaires désignés Buttiglione et Kovacs, avait confirmé avoir "pleinement confiance dans ces deux membres" de la future Commission, en précisant que les recommandations des commissions parlementaires n'étaient "pas encore une décision formelle du Parlement européen". Interrogé sur les propos de Rocco Buttiglione concernant l'homosexualité, M.Barroso a indiqué: "ma Commission est très libérale en cette matière (...) Il n' y aura pas de discrimination". Tout en ajoutant: "la même tolérance devrait s'appliquer à qui a des vues différentes".
Dans une interview du Corriere della Sera de mercredi, l'élue européenne de Démocratie 66 Sophia Helena in't Veld (ALDE, néerlandaise), qui avait beaucoup questionné Rocco Buttiglione pendant son audition, demande: "que se serait-il passé si Erdogan avait prononcé les mêmes mots sur les gays ou sur le mariage? La Commission n'aurait certainement pas donné le feu vert à la Turquie. Et alors, puisqu'ils ont été prononcés par un ministre italien, d'un pays fondateur, devrions-nous nous taire?". Comment soutenir M.Buttiglione, renchérit-elle, puisqu'il voulait "retirer l'homosexualité des sources de discrimination inscrites dans la Charte des droits fondamentaux?". En Italie, le commentaire de Mirko Tremaglia, ministre d'Alleanza nazionale pour "les Italiens dans le monde", a provoqué une tempête politique. Dans un communiqué, M. Tremaglia déplorait mardi: "Pauvre Europe. Les pédés sont la majorité". La gauche, mais aussi Alessandra Mussolini (qui a quitté AN pour se présenter aux élections européennes avec sa propre liste) demandent la démission de M. Tremaglia. Chez les élus européens des Democratici di sinistra, Gianni Pittella commente, attristé: "c'est désolant (...), honteux". Réaction de Rocco Buttiglione, selon la presse italienne: Mirko Tremaglia a sans doute "exagéré".
Au groupe PPE-DE du Parlement européen, Joachim Würmeling pose pour sa part le problème de la Commissaire désignée à la fiscalité, la Lettone Ingrida Udre. La complexe situation juridique dans son pays devrait finalement empêcher de clarifier l'affaire des financements à son parti, raison pour laquelle on ne pourra pas écarter définitivement les doutes sur son intégrité, dit-il dans un communiqué (pour l'audition, voir EUROPE du 9 octobre, p.7). Selon l'élu de la CSU (un parti dont les députés européens se sont fait remarquer pendant la dernière législature pour leur zèle dans toute affaire de fraude), M. Barroso devrait s'abstenir de destiner Mme Udre au portefeuille sensible de la fiscalité et des douanes.