La zone de libre-échange n'est pas un objectif mais une fiction. Il n'y aura pas d'accord entre l'UE et le Mercosur à la fin octobre, ou bien ce ne sera pas un accord de libre-échange. Je répéterai une fois de plus que, si on veut l'accord, il faut réduire les ambitions, car la voie d'une zone de libre-échange n'est pas praticable. Ce n'est pas un objectif, c'est une fiction. L'UE ne peut pas envisager le libre-échange en agriculture, et de l'autre côté les pays du Mercosur ne peuvent l'accepter ni dans le secteur industriel ni pour tout ce qui, dans un espace économique unifié, accompagne la suppression des droits de douane et des restrictions quantitatives, c'est-à-dire l'ouverture des marchés publics, des services et des investissements. Au lieu de se lancer réciproquement des accusations de protectionnisme, chaque partie devrait comprendre les raisons de l'autre. Pour l'UE, le libre-échange en agriculture signifierait la fin d'une grande partie de l'activité agricole en Europe et la mort des préférences en faveur des pays ACP et d'autres pays "moins avancés". De l'autre côté, ce que l'Europe demande entraînerait, au Brésil notamment, la renonciation à une partie significative des projets de développement. Pour entretenir la fiction, on jongle avec les règles de l'OMC: périodes de transition de 17 ans ou davantage, fixation de quotas au lieu de l'ouverture des frontières, concessions subordonnées à des conditions inacceptables et ainsi de suite (voir notamment notre bulletin du 1er octobre, p.16). Résultat? Déceptions et frustrations qui détériorent l'atmosphère politique.
Eliminez le principe fictif de la "zone de libre-échange", et beaucoup de choses deviennent possibles. Bien évidemment, le développement des échanges demeure un objectif prioritaire. Le libre-échange juridiquement codifié n'a pas été nécessaire pour que l'UE devienne le premier partenaire commercial du Mercosur; cette situation peut encore être améliorée et surtout accompagnée de progrès dans plusieurs domaines de coopération. L'important est de parler clair. Si les deux grands pays du Mercosur ne sont intéressés qu'à la multiplication de leurs exportations agricoles vers l'Union tout en continuant à utiliser abusivement les dénominations géographiques européennes, il n'y aura pas de progrès. Je dirai même que toute offre agricole de l'UE doit être subordonnée à la fin de ces abus, non pas à l'égard du Mercosur en particulier mais en général, à l'égard de tous les partenaires commerciaux. Les subventions à l'exportation sont destinées à disparaître, c'est clair; ceci signifie que l'avenir des ventes de l'UE sur les marchés mondiaux est en grande partie lié aux produits de qualité portant l'indication de l'origine géographique: vins, spiritueux, fromages, jambons. Il est délirant que le jambon de Parme ne puisse pas être exporté en tant que tel au Canada, parce que cette dénomination…appartient à une firme locale qui l'avait déposée auparavant! Ce n'est pas seulement une question commerciale, mais d'honnêteté à l'égard du consommateur. Sur ce sujet, la dernière offre du Mercosur a été qualifiée à Bruxelles de "provocation", tellement elle était insuffisante (voir notre bulletin du 29 septembre, p.13).
Le cas de l'éthanol. Ce n'est pas la Commission qui a pris une attitude restrictive. Ce sont les Etats membres qui freinent chaque fois qu'un de leurs intérêts spécifiques est en jeu. Prenons l'exemple de l'éthanol, un biocarburant dérivé du sucre. Pascal Lamy avait estimé pouvoir offrir au Mercosur (en pratique, au Brésil) un quota d'importation d'un million de tonnes par an. Voici son raisonnement. Le Brésil est le premier producteur mondial de sucre, avec un avantage concurrentiel colossal par rapport à l'Europe: son coût de production est d'environ 200 euros par tonne, celui de l'UE de 600 euros. Le libre-échange pour ce produit signifierait la fin de la production européenne. C'est pourquoi M. Lamy a suggéré de faire porter l'offre sur un produit dérivé. Pour établir le volume du quota, il est parti de l'objectif de l'Union d'atteindre une proportion de biocarburants de l'ordre de 6% en 2010, ce qui correspond à environ 8 millions de tonnes, et il a conclu qu'importer un million de tonnes sur 8 millions "ne semble pas choquant." Mais les réactions, en France surtout, ont été virulentes et l'offre a été sensiblement réduite. Tous ceux qui se gargarisent avec l'idée de la zone de libre-échange devraient prendre acte que même les quotas (qui sont un régime bien loin du libre-échange) sont contestés, que ce soit pour le sucre ou la viande bovine ou d'autres produits. .
Dans ces négociations, l'UE ne doit pas tenir compte seulement des intérêts vitaux de son agriculture mais aussi de ses liens avec les pays les plus pauvres, notamment les ACP. Les pays "préférentiels" doivent choisir: ou bien ils acceptent la notion de "multifonctionnalité" de l'agriculture, qui justifie certaines protections et des prix plus élevés au nom d'exigences environnementales, historiques et sociales, et alors ce concept, ils doivent l'admettre aussi pour l'Europe; ou bien ils s'alignent sur les pays qui réclament la liberté totale des échanges agricoles, et alors ils renoncent aux préférences et autres avantages dont ils bénéficient actuellement, que ce soit pour le sucre, les bananes ou d'autres produits. Tertium non datur. (F.R.)