J'ai souligné à plusieurs reprises, et encore dans cette rubrique du 20 juin, qu'il faut avoir confiance dans la méthode démocratique et dans la capacité des peuples européens de comprendre, s'ils sont correctement informés, les enjeux et la portée de la construction européenne. La première condition pour qu'ils se sentent impliqués est évidemment de les consulter, afin qu'ils aient le sentiment immédiat que la décision leur revient. Il est vrai que le débat devient alors plus difficile, car les pro-européens ne peuvent pas s'en sortir avec la rhétorique et les affirmations de principe sur la civilisation européenne actuelle et surtout passée: il faut des arguments. Mais la même exigence s'appliquera aux eurosceptiques: le nationalisme enflammé et les mensonges sur la construction européenne ne leur suffiront plus. Il ne faut donc pas avoir peur des référendums ni des débats publics à propos de la Constitution.
Avoir confiance en les peuples, s'ils sont correctement informés. Valéry Giscard d'Estaing s'est exprimé dans ce sens. Dans sa dernière interview avant l'adoption de la Constitution ("La Croix" du 16 juin), il avait déclaré: "Il existe des moments où il faut regarder les peuples démocratiques comme des peuples responsables. S'ils ne veulent pas l'Europe, il n'y aura pas d'Europe! Ce serait une grande faute, mais mon évaluation est que la conscience européenne émergera. On verra se recroqueviller les arguments de ceux qui sont hostiles par méconnaissance ou par positionnement." Sur le cas spécifique du Royaume-Uni, il avait parlé d'une "aile de la presse britannique haineuse et mensongère" qui harcelait Tony Blair, mais en ajoutant que si la Chambre des Communes approuve la Constitution, "le climat du référendum ne sera pas celui d'aujourd'hui". Il avait abordé avec la même sérénité l'hypothèse de ratifications manquées: "il a été dit que si cette situation se produisait, ce serait un problème pour les pays qui refusent, pas pour les autres! Certes, si le refus de la Constitution s'avérait fort et significatif dans un grand nombre de pays, celle-ci disparaîtrait". Mais si le rejet n'était le fait que d'un pays, ou d'un petit nombre, ces pays "seraient invités à adopter d'autres formes d'association. Par exemple, prendre place dans un espace économique européen, comme c'est le cas pour la Norvège." Dans sa conférence de presse après l'approbation de la Constitution (voir notre bulletin du 22 juin page 5), il a observé que "les critiques sont souvent inspirées par la méconnaissance du texte".
La réalité contre les mythes. Tony Blair lui-même a dit que sa "bataille" pour le "oui" sera "une bataille entre réalité et mythe" (voir notre bulletin du 22 juin p.7), c'est-à-dire entre la réalité de l'Europe en construction et les légendes que l'on raconte à son égard. Un avant-goût des arguments de caractère général en faveur de la Constitution a été fourni par Tommaso Padoa Schioppa, du directoire de la Banque Centrale européenne, pour qui l'évolution en cours prouve que l'Europe est un "combat politique": " Pendant des siècles, et jusqu'à nos pères et grands-pères qui y moururent par millions, le combat a été militaire. Et n'oublions pas la caricature d'une Europe technocratique, bureaucratique, soviétique. La terre européenne aujourd'hui n'est pas détruite par des armées en guerre ni édifiée par des technocrates, mais cultivée par des personnalités politiques, des parlementaires, des électeurs ». ("Corriere della sera" du 22 juin)
La cassure est-elle là? De son côté, Romano Prodi, dans une interview à Andrea Bonanni ("La Repubblica" du 21 juin) a souligné la signification de la Constitution, "surtout en tenant compte de la situation politique terrible de ces années-ci, pendant lesquelles sont au pouvoir les gouvernements les moins pro-européens de toute l'histoire de l'Union. J'estime que la nouvelle Constitution pourra constituer un frein à cette chute de l'élan européen." Il a parlé explicitement d'une "cassure entre ceux qui veulent davantage d'intégration et ceux qui en veulent moins, cassure qui existe depuis une génération. Il existe vraiment deux conceptions divergentes de l'Europe. Avoir signé une Constitution dans ces conditions a quelque chose de miraculeux." Face à la possibilité que certains Etats membres ne la ratifient pas, ses propos ont pris un ton grave: " Ce texte n'est pas un traité décidé en une nuit, mais une Constitution discutée pendant 18 mois par la Convention et pendant 12 mois par les gouvernements. Le débat sur l'Europe a impliqué profondément les systèmes politiques de tous les Etats membres. Face à un document si longuement mûri, la décision de dire oui ou non aura une signification politique énorme et peut entraîner des conséquences imprévisibles." Mais lui aussi estime en définitive que tous les Etats membres la ratifieront: "L'Europe est un animal étrange. Beaucoup de monde s'amuse à la ridiculiser. Mais si elle est en danger, les gens se préoccupent car ils comprennent très bien que personne ne peut s'en sortir tout seul".
On voit le ton: tout le monde espère que la Constitution sera ratifiée par tous les Etats membres, et s'efforce d'y croire; mais l'hypothèse d'une cassure est présente, et on se prépare à y faire face. (F.R.)