Bruxelles, 19/02/2004 (Agence Europe) - C'est dans une ambiance très consensuelle et solennelle que s'est ouvert jeudi à Bruxelles le séminaire sur l'antisémitisme, organisé conjointement par la Commission européenne et le Congrès juif mondial. Romano Prodi a joint sa voix à celle des représentants de la communauté juive pour condamner l'antisémitisme et proposer un "plan d'action" pour le combattre. Face aux représentants de la communauté juive qui dressaient un tableau catastrophique de la situation des citoyens juifs en Europe, M. Prodi et Joschka Fischer, le ministre allemand des Affaires étrangères, ont affiché une belle communion de vues en présentant une Union européenne qui lutte contre toutes formes de racisme et, surtout, une Europe très éloignée de celle des années 30 et 40.
Le plan d'action de M. Prodi reprend les propositions faites la veille par Cobi Benatoff, le président du Congrès Juif Européen (EUROPE d'hier, p.4). La Commission actuelle devrait faire une proposition pour une action ciblée concernant ses départements de la justice et des affaires intérieures, des affaires sociales, de l'emploi et de l'éducation, ainsi que les Conseils Justice et Affaires intérieures et Education de l'UE. M. Prodi invite le Conseil à adopter rapidement la décision-cadre contre le racisme et la xénophobie présentée en novembre 2001 (!) par la Commission. Il estime en outre que les Etats membres doivent faire des propositions pour combattre toute manifestation de racisme et de xénophobie sur leur territoire et que l'Europe doit se doter de systèmes de contrôle de ces phénomènes au niveau national et communautaire. M. Prodi souhaite aussi que l'Observatoire du racisme et de la xénophobie de Vienne publie rapidement sa "nouvelle" étude sur l'antisémitisme (la non publication de son étude précédente avait suscité une controverse entre l'UE et la communauté juive: voir EUROPE des 3 et 4 décembre) et qu'une résolution sur l'antisémitisme soit adoptée en septembre prochain par l'Assemblée générale de l'ONU.
Dans son introduction, Cobi Benatoff a lancé "un cri d'alarme à l'Europe" et s'est dit effrayé par "l'indifférence de nos concitoyens européens" face aux actes d'antisémitisme dont sont victimes les citoyens juifs en Europe. Pour le Prix Nobel de la Paix 1986, l'écrivain Elie Wiesel, "les communautés juives en Europe vivent dans la peur". Elie Wiesel est en outre choqué par le langage utilisé par certains à l'égard d'Israël (allusion aux slogans "Ariel Sharon = Hitler" et "Israël = Etat nazi"). On peut critiquer le gouvernement israélien "mais avec modération" et en "surveillant son langage", a-t-il estimé. Dans un vibrant plaidoyer, l'ancien président de la Knesset Avraham Burg a déclaré: "nous n'avons pas le monopole de la souffrance", "il faut écouter plus attentivement les souffrances des autres".
"Nous entendons bel et bien s'exprimer des préjugés antisémites. Nous percevons clairement les vestiges de l'antisémitisme historique (…). Nous voyons de nos yeux les attentats contre les synagogues, les profanations de cimetières juifs et des agressions physiques contre des Juifs", a reconnu Romano Prodi en souhaitant toutefois remettre les choses "en perspective" et en ajoutant que "l'Europe d'aujourd'hui n'est pas l'Europe des années 30 et 40" (allusion aux propos tenus par l'ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'UE, Rockwell Schnabel: voir EUROPE du 14 février, p.5). "La comparaison avec les années 30 n'a pas lieu d'être", a déclaré Joschka Fischer. Evoquant l'impact du conflit au Proche-Orient sur le développement de l'antisémitisme en Europe, les deux hommes mettent en garde: les critiques adressées à la politique israélienne ne sauraient justifier certains dérapages. "En Europe, nous voyons que ce conflit nourrit des frustrations", a déclaré M. Prodi tout en reconnaissant que "certaines critiques adressées à Israël sont inspirées par une forme de ressentiment ou de préjugé antisémite". Aucune critique "ne peut remettre en question le droit d'exister d'Israël", renchérit M. Fischer. Rappelant par ailleurs les allégations d'utilisation abusive de crédits de l'UE versés à l'Autorité palestinienne, M. Fischer a estimé que "si l'UE devait arrêter de financer l'Autorité palestinienne, le Hamas prendrait sa place, et ce serait un désastre".