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Bulletin Quotidien Europe N° 8634
JOURNEE POLITIQUE / (eu) pe/onu/prix sakharov

En recevant le Prix Sakharov, Kofi Annan plaide pour un "partenariat mondial pour le développement" et pour une Europe ouverte à l'immigration, qui sera "plus juste, plus riche, plus forte et plus jeune"

Bruxelles, 29/01/2004 (Agence Europe) - "Les immigrants ont besoin de l'Europe, et l'Europe a besoin des immigrants. Une Europe fermée serait une Europe plus dure, plus pauvre, plus faible, plus vieille. Une Europe ouverte sera plus juste, plus riche, plus forte et plus jeune, pourvu qu'elle sache gérer l'immigration", a dit le Secrétaire général des Nations unies Kofi Annan devant les députés européens réunis en plénière à Bruxelles le 29 janvier, en recevant le Prix Sakharov pour la liberté de l'esprit 2003 attribué par le Parlement européen, à tout le personnel de l'ONU et en particulier à Sergio Vieira de Mello, tué dans un attentat, avec 21 de ses collègues, le 19 août 2003 à Bagdad. Des survivants de l'attentat et des parents des victimes ont assisté à la cérémonie, qui a été l'occasion pour Kofi Annan de lancer un appel à la fraternité et à l'ouverture à l'autre. "Les nouveaux élargissements (de l'UE) qui se profilent à l'horizon promettent de créer encore plus de passerelles et de liens, notamment entre le monde occidental et l'Islam et entre des peuples qui se sont affrontés dans des guerres sanglantes", a affirmé M.Annan, en notant: "Avec le temps, la notion même d'européanité s'élargit. J'attends avec impatience le jour où l'Europe tirera autant de fierté de la diversité qui existe au sein de ses Etats membres que de celle qui existe entre eux". "Ceux qui émigrent aujourd'hui le font pour les mêmes raisons que les dizaines de milliers de personnes qui ont quitté jadis le continent européen", a souligné Kofi Annan, en constatant que "ce que vivent aujourd'hui certains immigrants rappelle l'hostilité à laquelle les Huguenots furent exposés en Angleterre, les Allemands, les Italiens et les Irlandais aux Etats-Unis, et les Chinois en Australie". Et, tout en estimant que "si nous créons un véritable partenariat mondial pour le développement, afin d'atteindre les objectifs du Millénaire, les gens auront déjà beaucoup moins de raison de partir", il a mis en exergue la responsabilité de tous pour les réfugiés. En critiquant les interprétations trop restrictives de la Convention de 1951 sur les réfugiés, M.Annan (qui a rappelé que "sept réfugiés sur dix cherchent asile dans les pays en développement") a déploré: "le système ne fonctionne plus. Les promesses faites dans la Convention ne sont pas tenues. Le système européen de gestion de demandes d'asile doit être doté de ressources suffisantes (...).Les Etats européens doivent s'orienter vers un système de traitement conjoint des demandes et de partage des responsabilités". Et, en reconnaissant que chaque Etat a le droit de décider qui, parmi ceux qui partent de chez eux "sans y être forcés, sera admis sur son territoire et dans quelles conditions", il a averti: "mais cela ne veut pas dire que nous puissions nous barricader chez nous et feindre d'ignorer la tragédie qui se déroule dernière nos portes closes". D'autant plus que "parmi les Etats qui ferment leurs portes à l'immigration, nombreux sont ceux qui en ont besoin", a remarqué M.Annan, en anticipant sans l'immigration, la population de l'UE à 25, qui était de 452 millions en 2000, serait de moins de 400 millions d'ici à 2050, des pays comme Italie, Allemagne, Autriche et Grèce "verraient leur population diminuer d'un quart environ", et un Italien sur trois aurait plus de 65 ans.

Kofi Annan encourage donc les Etats européens à "ouvrir de nouvelles filières d'immigration régulière, pour les travailleurs qualifiés et pour les non qualifiés, aux fins de regroupement familial et pour raisons économiques, à titre temporaire ou permanent". En même temps, il déclare: "l'intégration n'est pas un processus à sens unique", et les immigrés doivent aussi "s'adapter à la société qui les accueille". Et il insiste: « l'intégration des immigrants est indispensable (...). Il est inconcevable qu'un pays qui utilise de la main-d'oeuvre immigrée ne fasse aucun cas des personnes qui constituent cette main-d'oeuvre. A propos des "programmes d'accueil de travailleurs" mis en place en Europe dans les années 60, le grand écrivain suisse Max Frisch a dit: "Nous avions demandé de la main-d'oeuvre, nous avons eu des hommes". Admettre cette réalité et réagir en conséquences, c'est là l'un des grands défis que l'Europe doit relever ».Mais il faut aussi la coopération internationale, admet M.Annan, pour qui les pays de l'Union doivent jouer là un rôle de "chef de file"."Seule la coopération bilatérale, régionale et mondiale permettra de créer entre pays d'accueil et pays d'origine des partenariats qui profitent des deux côtés, de trouver des moyens de faire de l'immigration un moteur de développement, de combattre les passeurs et les trafiquants et d'adopter des normes communes concernant le traitement des immigrants et la gestion de l'immigration", conclut M.Annan, qui salue dans ce contexte la création, en décembre dernier, de la Commission mondiale sur les migrations internationales, coprésidée par "d'éminentes personnalités de la Suède et de l'Afrique du Sud", "bel exemple de coopération Nord-Sud".

Soutien du Parlement, du Conseil et de la Commission à une ONU renforcée et au multilatéralisme

Jeudi, l'émotion étant grande dans l'hémicycle, face à la présence de la veuve et du fils de Sergio Vieira de Mello, de la soeur et du frère de deux autres victimes de l'attentat de Bagdad, Reham Al-Farra et Manuel Martin Oar, et de quatre rescapés de l'attentat. Etaient présents aussi plusieurs lauréats du Prix Sakharov: Xanana Gusmao, président de Timor oriental, Ibrahim Rugowa, président du Kosovo, Senta Kurtovic, pour le journal Oslobodenje, le dissident chinois Wei Jingsheng, l'Algérienne Salima Ghezali, des représentants de Basta Ya (contre le terroriste de ETA), Dom Zacharias Kamwenho. Le visage grave, le Président Cox a regretté l'absence forcée d'autres Prix Sakharov: Aung San Suu Kyi en Birmanie, Leyla Zana en Turquie, Oswaldo Payà à Cuba (les deux derniers ont envoyé des messages de solidarité). L'UE et les Nations unies sont fondées sur des valeurs partagées, a dit Pat Cox, en notant que l'UE est "le processus de règlement de conflit le plus réussi que le monde ait jamais vu". Réaffirmant l'engagement du Parlement en faveur du multilatéralisme, M.Cox a ajouté: nous appuyons la lutte contre le terrorisme global, mais nous reconnaissons ainsi le devoir de combattre la pauvreté dans le monde, nous sommes fermement contre la prolifération, « mais notre réponse européenne instinctive est en faveur de l'engagement, et pas de l'isolement », nous voulons que nos frontières ne soient pas "poreuses face au crime international", mais nous ne voulons pas être une Europe forteresse. Et il a rappelé: "Notre foi dans l'Etat de droit a galvanisé cette Chambre à devenir un des premiers, plus cohérents et plus visibles avocats de la Cour pénale internationale. Nous préférerions à tout moment un juste procès à la Cour que l'absence de procès équitable à Guantanamo Bay".

Le personnel de l'ONU fait un travail "héroïque et souvent inconnu", a constaté le Président du Conseil Brian Cowen, en regrettant: l'image la plus fréquente de l'ONU est celle des "moments de vertigineux drame politique au Conseil de sécurité", mais ceci ne reflète pas "la profondeur de l'engagement" de tant de personnes dans le monde. L'UE appuie des Nations unies renforcées et une coopération plus intense avec l'ONU est une "priorité centrale de la Présidence irlandaise", a-t-il assuré. Seul le multilatéralisme incarné dans la Charte de l'ONU permet de défendre les droits de l'homme et le droit humanitaire, insiste le ministre irlandais des Affaires étrangères. Quant au thème central de Kofi Annan, l'émigration, M.Cowen a évoqué l'expérience de générations d'Irlandais condamnés à émigrer et, à propos de l'asile, il a rappelé la participation de Ruud Lubbers, Haut Commissaire de l'ONU pour les réfugiés, à la récente réunion informelle des ministre de la Justice et de l'Intérieur de l'UE à Dublin (voir EUROPE du 23 janvier, p.7). En octobre 1999, le Conseil européen de Tampere avait décidé la création d'une zone de liberté, sécurité et justice dans l'UE, et "cette liberté n'est pas le privilège exclusif des citoyens de l'Union, elle doit être là aussi pour ceux dont les circonstances justifient qu'ils aient recherché l'accès à notre territoire", a affirmé M.Cowen.

Sergio Vieira de Mello était "chevaleresque, sage, fougueux, immensément efficace, et il avait des principes", je l'ai vu en action à Hong-Kong, au Kosovo, Timor oriental, s'est exclamé Chris Patten, Commissaire européen aux relations extérieures, pour qui l'ONU devrait recevoir le prix Sakharov pas une fois mais quatre, puisqu'elle remplit tous les quatre critères énoncés par le Parlement (défendre les droits de l'homme et la démocratie, se battre pour les droits des minorités, lutter pour le respect de l'Etat de droit, oeuvrer pour le respect du droit international). Quant à Kofi Annan, il a contribué "énormément" au renforcement des Nations unies dans une phase où elles doivent faire face à des défis que leurs fondateurs n'auraient jamais imaginé, et aussi à la contestation de leur rôle.

Que les paroles de Kofi Annan sur l'immigration deviennent la politique de nos gouvernements,
exhorte Daniel Cohn-Bendit - Gianfranco dell'Alba plaide pour Emma Bonino
Haut Commissaire aux droits de l'homme

J'espère que vous verrez le jour où l'Union européenne aura un siège au Conseil de sécurité, a dit à Kofi Annan le président du groupe PPE-DE Hans-Gert Pöttering, qui a évoqué aussi Sakharov et sa veuve, Elena Bonner. En regrettant que le Prix Sakharov cubain n'ait pas été autorisé à se rendre à Bruxelles, l'élu de la CDU a espéré qu'à l'avenir le peuple de Cuba pourra faire mieux entendre sa voix. Ne venez pas nous dire que l'ONU n'est pas efficace, s'est écrié le président du groupe socialiste Enrique Baron, qui a cité une série de situations où les Nations unie ont joué un rôle important, en Afrique, en Asie et en Amérique latine (et il a aussi tenu à souligner le travail accompli par MM. Blix et Al Baradei dans la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive). Le président du groupe libéral Graham Watson a souhaité que l'ONU "retourne en Irak dès que la situation de la sécurité le permettra", car un gouvernement démocrate et légitime en Irak "n'est pas possible sans la présence des Nations unies". Comme principal contributeur au budget de l'ONU, l'UE a une grande responsabilité concernant la réforme de l'Organisation, a-t-il remarqué. Le président du groupe GUE/NGL Francis Wurtz a insisté lui aussi sur une solution pacifique en Irak, rappelant la mobilisation de tant d'Européens dans les rues, en soutien à l'ONU, pour essayer d'empêcher une "aventure sanglante dans ce pays". Nous ne devons pas nous limiter à nous mobiliser contre le terrorisme, "l'impasse au Proche-Orient", avec toutes ces victimes des deux côtés, "voilà ce qui doit cesser", a plaidé M.Wurtz. En vous entendant, j'ai pensé à Martin Luther King lorsqu'il disait "I have a dream", a affirmé Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe des Verts/ALE, qui a martelé: moi aussi, j'ai un rêve, je rêve que ce que vous avez dit ici sur l'émigration devienne "le discours de nous tous, que les chefs de gouvernement qui disent vous admirer admirent ce que vous dites, votre lucidité et votre humanisme". M.Cohn-Bendit, qui a admis que son groupe aurait voulu, au départ, accorder le Prix "à une femme ou à un homme en Iran, en Tchétchénie", demande à Kofi Annan: "comme Prix Sakharov", faites en sorte que Leyla Zana soit libérée, faites en sorte que les peuples juif et palestinien puissent vivre en paix. Charles Pasqua, président du groupe UEN, a apporté une nuance à propos de l'émigration, en lançant à M.Annan: "j'aurais aimé vous entendre condamner les conséquences économiques de le mondialisation" (il a rappelé que selon le général de Gaulle, les problèmes de sous-développement auraient pu être "en grande partie réglés" en y consacrant 1% du PIB: "il n'est pas trop tard pour le faire", lorsque j'étais jeune, j'aurais voulu travailler pour les Nations unies, s'est souvenu Jens-Peter Bonde, président du groupe EDD, qui a encouragé M. Annan: vous ne devez pas être le Secrétaire général d'un "Conseil de sécurité divisé", vous êtes le "général en chef" d'une organisation qui apporte son aide à un monde ravagé par la famine et les conflits, où des millions d'enfants sont victimes des mines antipersonnel et perdent leurs parents à cause du SIDA. Quant au radical italien Gianfranco Dell'Alba, il a demandé à Kofi Annan de soutenir la candidature de l'élue européenne (et ancienne Commissaire européenne à l'aide humanitaire) Emma Bonino, sans la citer. La Présidence italienne avait appuyé l'année dernière la candidature d'une parlementaire européenne, soutenue aussi par le président de la Commission européenne, a-t-il dit, en estimant qu'un tel choix reflèterait l'engagement européen à l'égard de l'ONU et des droits de l'homme. Nous devons tout faire pour renforcer notre coopération sur le terrain, a demandé en conclusion Elmar Brok (CDU), président de la commission des Affaires étrangères qui est chargée de trancher entre les candidats au Prix Sakharov.

Marie Anne Isler Béguin remet à Kofi Annan un dossier sur les peuples autochtones

La Verte française Marie Anne Isler Béguin a remis à cette occasion à Kofi Annan un dossier sur la réhabilitation des droits fondamentaux des peuples autochtones, ces "survivants de civilisations anciennes certes, mais fondamentalement acquises aux valeurs de l'écologie", dans un monde devenu "matérialiste et superficiel".

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