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Bulletin Quotidien Europe N° 8634
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La grande mystification des attaques contre la politique agricole de l'UE

Est-ce la perspective de l'achèvement prochain de ses fonctions de Commissaire européen à l'agriculture qui a amené Franz Fischler à tourner le dos au langage diplomatique et à démasquer avec vigueur les mensonges à propos de la politique agricole de l'UE? Quelles que soient les raisons de son coup d'éclat (voir cette rubrique d'hier), son "discours de Berlin" devrait avoir la plus large diffusion possible et mérite davantage d'échos dans les media. En espérant que cette rubrique y apporte sa petite contribution, je vais ajouter quelques commentaires aux propos de M. Fischler, en reprenant le schéma suivi hier.

1. Les anciens défauts de la PAC ont été corrigés. Il est objectivement faux et intellectuellement malhonnête de faire croire que la politique agricole commune traîne derrière elle les défauts qui l'avaient partiellement dénaturée il y a vingt ou trente ans. Je l'affirme avec d'autant plus de bonne conscience que cette rubrique avait été très ferme dans la dénonciation des erreurs, en se fondant parfois sur les accents prophétiques de Guido Ceronetti ("monoculture, tristes campagnes…"), parfois sur les faits, tels que les données effrayantes relatives aux montagnes de beurre conservées pendant des années dans des installations frigorifiques dévoreuses d'énergie et en définitive transformées en aliments pour les veaux, en rendant ainsi le lait, après un parcours très long et très cher (mais l'argent n'était pas perdu pour tout le monde…), à la destination à laquelle les vaches sages et patientes l'avaient destiné. Je pourrais continuer avec les fruits et les tomates écrasés par les tracteurs, les montagnes de viande gonflées par les ignobles "élevages sans terre" et par des méthodes honteuses d'alimentation animale, les vins transformés en alcool vendu à perte aux raffineries des Caraïbes pour être mélangé à l'essence destinée au marché américain. Tout ça, c'est fini, grâce à une décennie de réformes, toutes approuvées contre la volonté des grandes organisations agricoles, acharnées à défendre des règles qui étaient justifiées au commencement de la PAC, lorsque la priorité était de produire davantage pour rendre à l'Europe son autonomie alimentaire, mais qui ne l'étaient plus.

2. La politique européenne est positive pour les pays pauvres. Nous voici face à l'une des plus grandes mystifications de notre époque, tendant à faire croire que la politique commerciale de l'UE dans le secteur agricole serait dommageable au "tiers monde" pour trois raisons: l'Europe garde des protections à la frontière, subventionne ses agriculteurs et subventionne certaines exportations. Seul le troisième grief est en partie justifié: l'UE doit supprimer les "restitutions à l'exportation" qui portent préjudice aux produits agricoles des pays pauvres ou qui troublent leurs marchés. Pour le reste, c'est la grande mystification tendant à faire croire: a) que la libération totale des échanges agricoles mondiaux serait positive pour les pays pauvres (alors qu'elle les inciterait à développer la "monoculture pour l'exportation", héritage ruineux de la colonisation, qui rend ces pays dépendants à jamais des importations pour leur alimentation, au profit des multinationales et du grand commerce international); b) qu'elle profiterait à leurs exportations, alors qu'elle provoquerait la suppression des "préférences" européennes (et les Etats ACP n'exporteraient plus un seul kilo de sucre, ni une banane, etc. si les frontières de l'UE s'ouvraient aux produits du monde entier).

Après avoir dénoncé par le passé l'hypocrisie du "Groupe de Cairns" et d'autres pays grands exportateurs de produits agricoles, M.Fischler s'en est pris cette fois aux ONG (européennes comprises), qui à grands coups de mensonges diffament la PAC et l'Europe. Il faut évidemment opérer une distinction radicale entre deux catégories d'ONG: d'un côté, celles qui agissent "sur le terrain" et aident concrètement les populations pauvres, leur apprenant à organiser leur production, et qui sont toujours respectables et souvent admirables; de l'autre côté, celles qui sont guidées par des idéologies préconçues et visent à remplacer les institutions de la démocratie, en s'appuyant parfois sur la violence. L'intérêt des populations pauvres est pour celles-ci le dernier souci, la priorité étant leurs ambitions politiques. M.Fischler a dénoncé, sans le citer, le slogan célèbre selon lequel l'Europe consacre 2 euros par jour à chacune de ses vaches alors qu'une grande partie de l'humanité ne dispose même pas d'un euro quotidien par personne. Or, il est évident que le soutien de l'UE vise à permettre aux agriculteurs européens un niveau de vie comparable à celui de l'ensemble de la population; mais les slogans de ce genre, criés dans la rue et repris par les jeunes, ont fait beaucoup de mal à l'Europe. M.Fischler a donc dénoncé à juste titre "l'immense cynisme" de certaines ONG.

3. L'Europe a le devoir de soutenir son agriculture. M.Fischler a défendu vigoureusement le budget de la PAC, en prouvant qu'il est pleinement justifié. Je devrais, pour appuyer sa thèse, reprendre ce que j'ai écrit à plusieurs reprises sur la signification de l'agriculture pour l'Europe: la nature, la biodiversité, l'équilibre territorial, les paysages et les traditions, donc toute notre civilisation, sont en jeu. Je ne peux que renvoyer le lecteur à ce qui est l'un des thèmes constants de cette rubrique, et qui le restera. (F.R.)

 

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