Les pays adhérents commencent à participer à la vie de l'Union. Les Européens risquent de se perdre, dans toutes ces célébrations de l'élargissement, et de ne plus comprendre où se situe le moment décisif. À chaque phase de la longue procédure pour les adhésions des pays d'Europe centrale et orientale et de Chypre et Malte, les citoyens sont inondés de déclarations sur la réunification de l'Europe; et ces derniers temps les occasions n'ont pas manqué: d'abord la fin des négociations, ensuite les premiers référendums positifs, puis le vote (indispensable) du Parlement européen, et ce mercredi la signature du Traité d'adhésion… À chaque fois, le citoyen a appris que le rideau de fer (ou le mur de Berlin, au choix) était définitivement tombé et que l'Europe était enfin réunifiée après un demi-siècle. Et ce n'est pas fini, car les référendums vont se poursuivre dans les pays adhérents et les ratifications nationales dans les Etats membres actuels doivent encore intervenir. Que pourront encore dire les sources officielles début mai 2004, lorsque les adhésions deviendront effectives? L'effet risque d'être émoussé par trop de célébrations anticipées.
Si j'ai choisi d'en parler aujourd'hui, c'est que la signature des Traités d'adhésion a déjà un effet concret de première importance: les nouveaux Etats commencent immédiatement à participer à la vie communautaire. Dans la Convention, ils étaient déjà représentés. Maintenant, ils disposent d'un statut d'observateurs au sein du Conseil et de ses organes, et un nombre considérable de leurs parlementaires vont participer (sans droit de vote ni de parole en plénière, c'est logique) aux travaux du PE: 54 députés polonais, 24 hongrois, 24 tchèques, etc. En outre, des mesures sont prises pour associer des représentants de leurs autorités régionales et de leurs "sociétés civiles" aux travaux du Comité des régions et du Comité économique et social européen. Ce 16 avril est donc une date non seulement significative (oh combien) sur le plan politique, mais aussi opérationnelle. Je saisis donc l'occasion pour formuler quelques remarques.
Ce qui est déjà acquis. Ma première remarque concerne l'importance qu'ont eue les perspectives d'adhésion et le déroulement des négociations, même indépendamment de leur résultat. L'objectif en lui-même a joué un rôle de premier plan dans la stabilisation et la démocratisation de plusieurs pays d'Europe centrale et orientale: choix des orientations, intensification des efforts, dépassement de divergences et de rancunes réciproques, tout ceci a été assez largement déterminé ou du moins accéléré (avec le soutien de l'UE elle-même) par l'objectif de l'adhésion. Et dans l'Union, avant l'écroulement du mur de Berlin, les nouvelles générations étaient en train de perdre la notion de l'unité profonde d'histoire et de culture entre l'Europe occidentale et l'Europe centrale et orientale; le rideau de fer était en train de démolir, chez les jeunes, l'identité spirituelle européenne (certains écrivains, comme Milan Kundera, en étaient angoissés). L'ouverture des frontières et la perspective des adhésions ont permis que la disparition du rideau de fer matériel soit suivie par celle du rideau de fer spirituel.
L'Europe à 25, et ensuite à 27, représente l'essentiel. Ma deuxième remarque se réfère à la signification essentielle de "l'Europe espace", à 25 et ensuite à 27 membres et davantage. Personne ne peut aujourd'hui prévoir l'évolution que connaîtra l'Union, s'il se confirme que certaines réalisations ne sont pas souhaitées pas tous et qu'elles se concrétiseront dans un cercle plus restreint. Mais il faut rejeter avec la plus extrême vigueur l'impression que l'Europe espace soit une sorte d'Europe de "deuxième division": elle représente au contraire l'essentiel. Je reprends ici une fois de plus la conception de Jacques Delors, qui voit une Europe élargie poursuivant trois objectifs fondamentaux: 1) un espace de paix et de sécurité (y compris la sécurité des personnes); 2) un cadre pour le développement durable, impliquant non seulement le grand marché mais aussi la coopération et la solidarité, et couvrant en particulier la politique environnementale; 3) un espace qui respecte les diversités et les identités nationales, leur permettant de s'épanouir (voir la page 4 de notre bulletin du 18 mars). Ces trois grands objectifs impliquent, c'est évident, la pleine participation aux institutions européennes et donc au gouvernement de cette Europe pacifiée à jamais, libre, démocratique et prospère, et en outre modèle pour une mondialisation maîtrisée et de ce fait réussie.
Cette conception, même si elle ne couvre ni la monnaie unique ni l'Europe de la défense (réalisations ouvertes aux pays qui veulent et qui peuvent y participer), présuppose un sentiment très fort et global de solidarité européenne; elle exclut l'idée que l'UE soit une entité purement économique, laissant de côté les aspects politiques. Aucun pays de l'Union, membre actuel ou nouvel adhérent, ne doit s'imaginer que la solidarité économique (représentée par la politique de cohésion, les Fonds structurels, le financement commun de l'agriculture, le soutien aux infrastructures, etc.) subsisterait à elle seule dans une Europe qui glisserait vers la simple coopération intergouvernementale.
Les pays adhérents sont très intéressés à l'Europe de la défense. Ma troisième remarque concerne la question très sensible de l'Europe de la défense. Les idées commencent à se préciser et le présidium de la Convention européenne vient de mettre au point son projet, qui prévoit trois niveaux de participation (voir cette rubrique dans le bulletin d'hier). Il serait, à mon avis, totalement erroné d'estimer que les second et troisième niveaux soient en pratique réservés à une partie des Etats membres actuels. Cette idée, cette impression, a trouvé en grande partie naissance dans les prises de position des pays candidats au cours des péripéties de l'affaire irakienne. Mais il faut regarder la réalité en face, et en tenir compte. La réalité est que, pour le moment, les pays d'Europe centrale et orientale n'ont qu'une seule garantie contre les agressions éventuelles de pays tiers: la garantie de l'OTAN. Et ceux qui ne font pas encore partie de l'OTAN n'ont rien, et ils savent que leur adhésion doit passer, notamment, par l'approbation du Sénat américain. C'est à la lumière de cette réalité que leurs prises de position doivent être évaluées. D'autant plus qu'en même temps un certain nombre de ces pays se sont exprimés avec vigueur en faveur d'une "Europe de la défense": ils la considèrent même comme urgente, ils demandent que sa réalisation soit accélérée (le dernier qui s'est prononcé en ce sens est le premier ministre de Hongrie, M.Peter Medgyessy).
Pourquoi ces pays ne participeraient-ils pas à la "clause de défense mutuelle", troisième niveau de l'Europe de la défense selon le schéma du présidium de la Convention?
Un nouvel élan pour l'Europe unie? Non seulement les nouveaux Etats membres ne freineront pas la marche des Quinze en faveur de l'intégration; il est même possible qu'ils lui donnent un nouvel élan. Il y a un homme qui connaît mieux que quiconque les états d'âme, les aspirations et les intentions des pays candidats et de leurs peuples: c'est le Commissaire Günter Verheugen, qui en tant que responsable des négociations a été continuellement en contact avec eux, a discuté avec leurs autorités tous les aspects des adhésions, a sondé les humeurs de leurs parlements et en partie des opinions publiques. Le 9 avril, devant le Parlement européen, M.Verheugen a fait état de ses expériences et des conclusions qu'il en a tirées. Je vais le citer: "Les nouveaux Etats membres ont compris qu'il était dans leur intérêt que la Communauté soit forte. Par conséquent, la pensée communautaire ne sera pas affaiblie mais au contraire renforcée par leur adhésion. Il s'agit de peuples qui ont lutté pour reconquérir leur liberté, qui ne se sont jamais résignés à vivre coupés de la partie libre du continent; il n'est nullement nécessaire de leur donner une leçon de démocratie. Les nouveaux Etats membres ne suivront pas une politique bornée strictement limitée à leurs intérêts nationaux à court terme." Participeront-ils à une politique extérieure commune? " Oui, oui, trois fois oui. Les problèmes rencontrés ces derniers mois ne sont pas liés à l'insubordination des nouveaux Etats membres, ils sont apparus parce que les Quinze ne sont pas parvenus à se mettre d'accord sur une position commune. Les nouveaux Etats membres ont tiré de cette crise l'enseignement suivant: seule une politique extérieure commune bien établie peut empêcher de tels conflits. Ils sont donc favorables à une telle politique."
Cette dernière affirmation de M.Verheugen rejoint ce qu'a écrit le Premier ministre hongrois Peter Medgyessy: " Les nouveaux Etats membres apporteront à l'Europe une nouvelle force, une nouvelle dynamique. Non pas à contre-courant d'une vieille Europe, légitimement fière de ses traditions, mais sous le signe du renforcement même de l'idée européenne."
Ne pas dramatiser les lacunes. M.Verheugen a reconnu en même temps l'existence de retards et de lacunes, et la nécessité d'efforts supplémentaires de la part des pays d'Europe centrale et orientale pour remplir entièrement les conditions nécessaires pour faire partie de l'Union sans que celles-ci adopte à leur égard des "mesures de précaution". Parmi les secteurs où il faut intervenir, il a cité: l'efficacité des administrations et des systèmes judiciaires; la lutte contre la corruption; certains aspects des droits de l'homme et de la protection des minorités, l'application effective de l'égalité hommes/ femmes. Le problème de la corruption a été parfois mis en exergue, et assimilé pour sa gravité à celui de la traite d'êtres humains. Les alertes sont justifiées car le classement de "Transparence Internationale" situe les pays d'Europe centrale et orientale (sauf la Slovénie et l'Estonie) parmi les plus atteints par la "corruption de fonctionnaires". Mais, après plusieurs années d'efforts inefficaces ou tout simplement inexistants, on commence à voir les premiers résultats de l'action entreprise, aussi bien dans la contrebande de cigarettes qu'à propos des détournements d'aides pré-adhésion. Je ne crois pas qu'en définitive, à quelques exceptions près, la situation sera d'ici un an plus grave dans les pays d'Europe centrale et orientale que dans quelques Etats membres. Nous ne devons pas oublier qu'après un demi-siècle de régime communiste, ces pays ont dû reconstruire ex nihilo des administrations nationales dignes de ce nom. Leurs citoyens ont consenti des sacrifices énormes et le Commissaire Verheugen a commenté: "j'aimerais retrouver aujourd'hui dans certains Etats membres un peu de ce même courage en faveur des réformes". Et ne négligeons pas les scores impressionnants en faveur de l'adhésion constatés en Slovénie et en Hongrie: ils parlent d'eux-mêmes. (F.R.)