Ce que M.Lamy a dit. A l'approche des vacances de Noël et du jour de l'An, l'attention se relâche quelque peu. Il peut donc arriver qu'une information importante passe presque inaperçue. Ceci a été le cas, à mon avis, pour une déclaration de Pascal Lamy en marge de la dernière rencontre à haut niveau entre l'UE et le Canada. Les deux parties avaient décidé en principe de consolider et de renforcer leurs relations par un nouveau type d'accord bilatéral, axé davantage sur le partenariat, les investissements, la coopération et sur la coordination des normes commerciales, que sur la libéralisation de l'accès à leurs marchés respectifs. Cette libéralisation, c'est désormais essentiellement l'affaire des négociations multilatérales dans le cadre de l'OMC, et l'accord de nouveau type envisagé peut apporter beaucoup plus qu'un accord classique sur le commerce. Dans ce contexte, le Commissaire européen a donné à ses observations un caractère général, en exprimant ses perplexités et ses doutes sur les zones de libre-échange en elles-mêmes. Je vais reproduire sa déclaration publiée dans notre bulletin du 21 décembre (page 12) et qui n'a pas eu, à mon avis, ni dans la presse ni dans l'opinion publique, le retentissement qu'elle mérite. Le Commissaire a dit: " Je pense que le type de zone de libre-échange classique du 20ème siècle, fondée sur la libéralisation et l'ouverture totale des marchés, est une formule un peu dépassée malgré son symbolisme politique. Si nous voulons que la relation de commerce et d'investissements réalise son potentiel, nous devons traiter les obstacles réglementaires, en laissant pour le moment nos ambitions en matière d'accès au marché à l'arène multilatérale à laquelle elles appartiennent davantage. Pour parler très franchement, la difficulté que nous avons en Europe avec cette idée de ZLE est qu'il n'est absolument pas clair que c'est ce dont notre relation commerciale a vraiment besoin."
Une brèche dans le mur. Ce ne sont pour le moment que des réflexions . Mais il est facile de comprendre les répercussions qu'elles pourraient avoir sur les relations de l'UE avec les pays tiers ou groupes de pays tiers. Il est vrai que, de toute manière, l'époque est révolue où Sir Leon Brittan offrait des zones de libre-échange au monde entier, avec le consentement de la Commission (qui, en cette matière, n'avait pas fait preuve de beaucoup de discernement), y compris à la Russie et, dans ses intentions, aux Etats-Unis. Mais des projets importants restent officiellement programmés: la zone de libre-échange euro-méditerranéenne (avec une échéance déjà fixée, s'il vous plaît), celle encore plus colossale avec le Mercosur (ce qui signifie le Brésil et l'Argentine), pour ne pas parler des pays ACP. La suppression intégrale et contractuelle de tous les obstacles aux échanges dans le secteur industriel est extrêmement dangereuse pour la partie la plus faible, car elle risque d'anéantir ses efforts de développement et implique des complications presque inextricables en matière de règles d'origine. Dans le secteur agricole, elle est tout simplement impraticable, car elle néglige, voire contredit tout ce dont l'humanité a aujourd'hui vraiment besoin: la lutte contre la faim dans le monde, le rétablissement des cultures vivrières dans les pays pauvres (dans la direction du droit de chaque peuple à son autonomie alimentaire), la sauvegarde de la nature et de la biodiversité. Il reste un long chemin à faire pour que les pays qui souffrent, parfois dramatiquement, d'insuffisances alimentaires deviennent pleinement conscients de ces réalités et comprennent que leur véritable ennemi est la monoculture pour l'exportation (qui fait le bonheur des multinationales et du grand commerce, et le malheur des populations). Mais les quelques phrases citées de Pascal Lamy ouvrent enfin une brèche dans le mur du discours traditionnel, des opinions toutes faites et de la paresse intellectuelle, qui, en définitive, agissent en faveur d'intérêts qui ne sont pas toujours transparents.
En attendant les suites. Les considérations qui précèdent ne signifient aucunement que le développement des échanges doit être stoppé. Au contraire! Mais les conditions de l'ouverture des marchés doivent évoluer, selon des critères introduits au niveau international. L'Agenda de développement de Doha, qui guide les négociations à l'OMC, indique la voie (même s'il est encore insuffisant). La Commission a défini récemment les conditions et les limites de l'ouverture du marché agricole européen. Plusieurs signes indiquent que les pays ACP commencent à se rendre compte que le libre-échange agricole à l'échelle mondiale représenterait la fin de toutes leurs exportations traditionnelles de bananes, de sucre, de rhum, etc. Le chemin est encore long; l'UE doit en particulier faire face à des légendes aussi tenaces que mensongères, comme celle de l'"Europe forteresse", et ses institutions doivent se défendre contre les attaques non seulement externes (compréhensibles) mais aussi internes: les ennemis de l'agriculture européenne, ceux qui n'ont rien compris à sa signification et à sa fonction, sont encore nombreux. Toutefois, les phrases citées de Pascal Lamy sont significatives des réflexions en cours. J'attends les suites. (F.R.)