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Bulletin Quotidien Europe N° 8190
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Les deux enseignements de pascal lamy

Ceux qui agissent et les autres. Face à la mondialisation, les hommes réagissent de trois manières: "certains, amants béats du marché, applaudissent. D'autres s'assemblent pour dire leurs griefs. Une dernière catégorie d'humains agit." C'est le célèbre (à juste titre) écrivain français Erik Orsenna qui a donné ces définitions, en ajoutant que Pascal Lamy appartient à la troisième catégorie, celle des hommes qui agissent. Ce n'est pas une surprise pour les lecteurs de cette rubrique: j'ai essayé à plusieurs reprises de prouver que l'Europe est l'âme des efforts visant à maîtriser la mondialisation, à lui donner un visage humain, et que Pascal Lamy est, en raison de ses fonctions et de ses convictions, l'animateur de cet effort. Le fait qu'aujourd'hui un grand écrivain le confirme apporte à cette affirmation un tout autre poids. Il l'a fait dans sa préface au nouveau livre du Commissaire européen [Pascal Lamy "L'Europe en première ligne". Éditions du Seuil. 27, rue Jacob, Paris] qui sera présenté prochainement dans notre "Bibliothèque européenne" hebdomadaire.

Convaincre les Etats membres. Dans cette rubrique, je veux mettre l'accent sur deux enseignements politiques. Le premier est institutionnel. Le rôle de Pascal Lamy dans l'effort visant à donner à la politique économique extérieure de l'UE une orientation qui ne se limite pas à défendre comme il se doit les intérêts commerciaux européens, mais qui tienne compte aussi des intérêts de l'humanité dans son ensemble, notamment des pauvres et des déshérités, est bien connu. Mais M. Lamy est conscient que son efficacité est subordonnée au soutien du Conseil (c'est-à-dire des Etats membres) et du Parlement européen. C'est lui qui lance les projets, qui parle aux pays tiers, qui négocie avec eux, mais il ne pourrait pas faire ce qu'il fait s'il n'avait pas d'abord tenu compte des objections nationales et recherché, si nécessaire, des compromis (même si parfois cette recherche l'oblige à réduire quelque peu ses ambitions). Jamais M.Lamy ne donne l'impression de souhaiter que cette méthode soit modifiée ou que la Commission devienne à elle seule le futur "Exécutif européen". A propos de la décision qui a été pour lui la plus difficile à arracher au Conseil, c'est-à-dire l'initiative "Tout sauf les armes", il écrit: "si la Commission ne prend pas part à la décision finale, son rôle est cependant crucial. Parce que la proposition qui est discutée émane d'elle, donc les ministres qui souhaitent avoir des précisions attendent du Commissaire présent les explications nécessaires (…). Politiquement, si le Conseil s'éloigne trop des objectifs de la proposition, la Commission peut marquer sa désapprobation." Ceci signifie que, si la Commission n'est pas d'accord, le Conseil a besoin de l'unanimité pour modifier la proposition. Et Pascal Lamy conclut: "C'est ce mécanisme complexe qui permet depuis quarante ans à l'attelage européen d'avancer, en assurant un équilibre savant entre l'intérêt européen et les intérêts des Etats pris individuellement."

Une méthode à sauvegarder. J'en tire personnellement la conclusion suivante: l'expérience vécue d'un Commissaire fortement engagé et qui n'hésite pas à prendre des initiatives l'amène à soutenir la "méthode communautaire", avec ses équilibres parfois compliqués, pourvu que trois conditions soient respectées: le droit d'initiative doit rester à la Commission, le Conseil ne peut en modifier les propositions qu'à l'unanimité, lorsque la position de l'UE est définie, c'est la Commission qui négocie (pour le moment, cette troisième condition existe seulement dans quelques domaines). Ces constatations devraient donner à réfléchir à ceux qui projettent des bouleversements, que ce soit dans la direction d'un régime intergouvernemental ou, dans le sens opposé, pour faire de la Commission l' Exécutif unique de l'Union.

D'accord sur tout moins un point. Ma seconde considération est plutôt une constatation: lorsque la Commission fait preuve de volonté politique et de détermination, et ses arguments sont valables, elle peut, avec la "méthode communautaire", obtenir beaucoup du Conseil et convaincre même les Etats membres réticents. Pascal Lamy raconte avec passion et brio les péripéties qui ont accompagné le lancement de l'initiative "Tout sauf les armes", ainsi que sa bataille pour faciliter l'accès des pays pauvres aux médicaments contre le sida et contre d'autres pandémies terrifiantes. Il y a ceux qui s'insurgent contre les multinationales et voudraient même les éliminer: le résultat serait de complaire aux frustrations de quelques agités et de laisser mourir des millions de personnes en l'absence des médicaments que seules les grandes multinationales sont en mesure de mettre au point. Comme l'a dit Erik Orsenna, il y a ceux qui s'assemblent pour protester et ceux qui agissent. Pascal Lamy a agi, avec les résultats qu'on sait. Je dois quand même ajouter que sur un point il ne m'a pas convaincu: je ne crois pas que l'ouverture illimitée du marché européen aux produits agricoles des pays les plus pauvres présente pour eux un avantage quelconque. Je suis même certain du contraire. Je tâcherai d'expliquer demain pourquoi, uniquement sur ce point, je ne suis pas d'accord. (F.R.)

 

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