Rien ne remplacera jamais, pour les orateurs qui ont du talent, le débat oral, qui permet de réagir sur le vif aux prises de position des autres intervenants et comporte toujours une part d'improvisation et qui, surtout, entraîne parfois les orateurs à dire ce qu'ils ne disent pas dans les discours plus officiels ni dans les textes écrits. Je viens de recevoir les actes d'un colloque organisé l'année dernière par le Mouvement Européen - France sur le thème "construire l'avenir politique de l'Europe" (1), et c'est un plaisir autant qu'un enseignement, de lire certaines interventions. Je ne vais pas priver le lecteur de l'intervention de Michel Rocard, avec un prélude de M. Lamassoure et une précision de M. Toulemon.
Chauffer les eurotièdes, se débarrasser des eurosceptiques. De l'avis d'Alain Lamassoure, parlementaire européen et ancien ministre, les premiers obstacles aux progrès de l'intégration européenne sont les gouvernements nationaux, qui rechignent à abandonner une partie de leurs pouvoirs à un organe européen. Dans l'ensemble, les chefs de gouvernement ne sont pas des "eurosceptiques" mais des "eurotièdes", néologisme qui dit bien ce qu'il veut dire. Ecoutons M. Lamassoure: "Tony Blair est le Britannique le plus européen mais, compte tenu de l'état d'esprit de son opinion publique, il est tiède. Les Italiens viennent d'élire un homme qui a une assez forte personnalité mais est un eurotiède. J'ai beaucoup d'admiration pour ce qu'a fait José Maria Aznar en Espagne, mais sur le plan européen il est prudent. Quant au tandem qui gouverne la politique française…(une pause pour constater la réaction du public), je partage votre sentiment."
Les eurotièdes, il faudrait les chauffer. Mais il existe aussi les véritables eurosceptiques. Si la Convention accouche d'un Traité constituant, selon M. Lamassoure, "il faut en profiter pour se débarrasser des pays eurosceptiques. Parce qu'il faut bien comprendre que si par hasard il y a un des Quinze qui dit non, tout s'effondre. Alors, imaginez quand on sera trente, avec des pays qui, selon qu'une majorité est au pouvoir ou l'autre, sont pour l'Europe ou contre. C'est le cas de Malte. Je ne veux demain être l'otage, je l'ai dit à son ambassadeur, ni de Malte ni de qui que ce soit, et il ne faut pas non plus que les autres soient l'otage des Français. C'est aussi pour cela qu'il nous faut un texte nouveau, d'inspiration juridique et politique nouvelle, pour dire: ce texte s'appliquera à tous ceux qui l'auront accepté et ratifié, et uniquement à eux. Les autres, tant pis, resteront à l'extérieur. Ce sera leur problème, et non le nôtre."
Un ancien premier ministre en verve. Michel Rocard, aujourd'hui parlementaire européen, était étincelant de verve et de non conformisme. Il a commencé par ironiser sur ceux qui sont obligés, pour des raisons électorales, de se présenter comme des adversaires sur les questions européennes même lorsque leurs vues coïncident largement: "Nous sommes, ici en France, dans une bataille électorale extrêmement intense et qui se joue camp contre camp. Ma situation veut donc que je combatte Alain Lamassoure, que je déclare immédiatement que nous sommes antagonistes et que ma vision est tout autre. Or, je suis d'accord avec tout ce qu'il vient de dire. Je ne voudrais pas le compromettre à l'excès! (…) Je suis un fanatique de la construction européenne avec, probablement, de temps en temps, de manière intermittente, l'accord de mon parti."
Il ne manque que le Danemark. Pourquoi un fanatique? Écoutons l'orateur: "Ce que nous avons déjà fait en Europe tient du miracle. Ce continent est sans doute le plus belligène du monde. Depuis huit siècles, la France a fait la guerre avec douze des quatorze autres membres de l'Union; il n'y manque que le Danemark et la Finlande". A ce point, M. Lamassoure l'a interrompu pour rappeler que François Mitterrand avait fait la même remarque en 1995 dans son dernier discours à Strasbourg, en disant aux parlementaires européens: mon pays a été historiquement en guerre avec tous vos pays, sauf le Danemark, je me demande bien pourquoi. M.Rocard a alors poursuivi: "mettre fin à cela par cette Union rassembleuse et réconciliatrice est une formidable performance historique (…) Pratiquement tous les pays d'Europe ont fait la guerre à tous les autres. Ce qui se passe en Europe est absolument fabuleux, cet art de faire la paix est quelque chose de gigantesque (…). L'édification européenne s'est faite à une vitesse historiquement foudroyante".
Le pari de la "grande Suisse" est caduc. Il faut maintenant poursuivre. Dans quelle direction? Pour Michel Rocard, c'est clair: l'Europe unie doit être une puissance dans le monde, non pas pour imposer une quelconque hégémonie, mais pour contribuer à la gouvernance internationale. Or, ce n'est pas l'opinion générale: cet objectif "déborde ce qu'au moins dix ou onze de nos Etats membres actuels seraient prêts à accepter. Beaucoup des Etats membres de l'Union l'ont rejointe avec l'espoir d'en faire une grande Suisse (…), pour s'assurer une certification démocratique et une appartenance à une zone tranquille qui ne s'occupe pas trop des affaires du monde. Le pari de la grande Suisse est caduc, mais il est celui auquel plusieurs opinions publiques ont adhéré, pour lequel elles ont voté. Mais nous sommes beaucoup dans cette salle à nourrir l'envie que l'Europe existe, y compris en politique étrangère, et qu'elle accomplisse au fond son rôle qui est d'offrir un contrepoids à la vision du monde qu'ont les Américains, qui sont une grande démocratie, n'en doutons jamais, mais dont la vision est quand même un peu partiale." Pour éviter toute équivoque, Michel Rocard a précisé: "Aujourd'hui, il n'y a pas de problème plus urgent que la gouvernance mondiale. Il existe un leadership installé, il est américain. En termes culturels, il n'y a que trois candidatures: l'une est occidentale, avec prédominance américaine, la deuxième est chinoise, la troisième est islamique. Mon choix est fait: je préfère le leadership occidental, donc américain. Il faut éviter de tomber dans un anti-américanisme a priori et de principe, qui est imbécile et nous fait du mal. Cependant, le problème est que le leadership américain est celui d'un pays tout jeune dont les deux tiers des parlementaires n'ont pas de passeport, qui se suffit à lui-même, qui ignore un peu trop le reste du monde et dont la diplomatie un peu musclée fait une quantité de dégâts, très visibles en Afrique mais personne ne regarde, un peu moins nets au Proche-Orient mais réels malgré tout. Ce leadership américain aurait un urgent besoin d'un contrepoids, surtout avec l'administration actuelle. C'est cela le travail de l'Europe."
Qui forme l'opinion publique anglaise? Pour que l'Europe joue le rôle qui est le sien, il faudrait que "les Anglais, qui en matière de politique étrangère sont les clés, comprennent finalement ce qu'ils ne savent pas encore, que le Channel est quand même beaucoup plus étroit que l'Atlantique. Cette découverte géographique est lente à mûrir." Et voici l'analyse de la situation anglaise par Michel Rocard: "La Grande-Bretagne est un pays dont nous avons besoin et qui fait lentement sa maturation européenne. Depuis l'élection de Tony Blair (…) il n'y a eu que des pas en avant. Et quand on sait que la Confederation of British Industries et le Trade Union Congress souhaitent l'entrée dans l'euro, on comprend que la réticence est celle d'une opinion publique influencée par des magnats de la presse, dont vous savez que les deux patrons sont l'un canadien et l'autre australien, c'est-à-dire deux non-britanniques, qui n'ont pas d'intérêts territoriaux compatibles avec ceux des citoyens de base de la Grande-Bretagne mais qui ont un intérêt linguistique à ce que le R.U. ne se mélange pas avec le reste. Et c'est cela qui fait l'opinion britannique au quotidien."
De l'ordre grammatical et conceptuel. Michel Rocard appelle un nouveau traité qui ne doit pas être nécessairement une constitution mais qui doit être lisible. Je laisse à nouveau la parole à l'orateur, c'est ce que j'ai de mieux à faire: " je suis pour la constitution, naturellement. Mais la question est de savoir si c'est un choix tellement intelligent de demander ou exiger une constitution plutôt qu'un traité bien écrit et constituant. On est embarrassé parce que les trois derniers traités, Maastricht, Amsterdam et Nice, sont écrits de manière totalement illisible. La Commission savait écrire un traité, mais quand le Conseil a pris les affaires en main c'est devenu incompréhensible. Je n'ai pas lu le Traité de Maastricht, c'est hors de mes capacités. C'est infernal; même un traité qui mettrait de l'ordre grammatical et conceptuel là-dedans serait une bonne chose (…) La constitution? C'est nous, Français, qui voulons vendre cette idée; on l'aime tellement que nous en avons fait treize en 200 ans, ce qui casse un peu la respectabilité de la chose. Je suis pour une clarification des traités, une réécriture plus logique, je suis même pour une constitution si vous arrivez à la vendre, mais je ne me battrai jamais pour imposer le mot de constitution, plutôt qu'un traité qui ferait le même travail."
L'avant-garde rectifiée. J'ai promis aussi un passage de Robert Toulemon. Il clarifie sa notion de l'auto-exclusion à la place de l'avant-garde (qui semble plaire aujourd'hui même à Valéry Giscard d'Estaing). M.Toulemon a expliqué: "En France, nous avons commis une grave erreur, y compris des personnalités européennes de premier plan, en donnant l'impression que nous voulions une avant-garde autoproclamée et sélectionnée a priori. Ceci a causé de vifs ressentiments, notamment dans les pays candidats. Or, la seule différenciation qui tienne dans l'Europe c'est l'auto-exclusion. Faisons un pacte constitutionnel ambitieux, et nous savons qu'un certain nombre d'Etats, aussi bien des Etats membres actuels que des Etats candidats, ne voudront pas l'accepter. Ne nous laissons pas enfermer dans cette impossibilité de parvenir à l'unanimité. L'avant-garde ne se constituera pas par une sélection arbitraire. Ce sont ceux qui ne voudront pas partager leur destin et leur souveraineté qui s'auto-excluront. Ce sera leur responsabilité et non pas la nôtre."
Le lecteur ne doit pas se plaindre. Mon espace est épuisé. Le lecteur pourrait me dire que je ne me suis pas trop fatigué: je n'ai fait que citer des textes d'autrui. Ma réponse est double. La première partie est saisonnière. Pendant cette semaine après Pâques, sans réunions ni de la Convention ni du Présidium, ma petite chronique a surtout fait le point: premières indications sur les orientations du président Giscard d'Estaing, projet Toulemon, quelques petits commentaires sur des détails, et aujourd'hui un débat de l'année dernière, mais inédit jusqu'à hier et très instructif. Ma deuxième réponse porte sur le fond: au lieu de lire du Riccardi, vous avez lu du Rocard et du Lamassoure. Qui pourrait s'en plaindre? (F.R.)
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(1) "La lettre des Européens, hors série n.13: construire l'avenir politique de l'Europe, contribution au débat pour 2004". Mouvement Européen - France. 95 rue de Rennes, 75006 Paris. Tél. 01 45 49 93 93.