Les commentaires que cette rubrique a consacrés, depuis lundi, aux problèmes de l'euro et de l'Union économique et monétaire appellent une petite suite. Quelques aspects sont en effet restés dans l'ombre.
Une faiblesse structurelle du dollar ? Je commence par un sujet d'étonnement. Dans les déclarations, si nombreuses pourtant, sur la relation de change entre l'euro et le dollar, je ne me rappelle pas que quelqu'un ait mis l'accent sur une faiblesse structurelle du dollar. Le déficit permanent de la balance commerciale américaine a comme effet que le volume de dollars qui se trouvent hors des Etats-Unis est impressionnant (selon un ancien ministre français des Finances, il correspondrait à 60% des dollars en circulation). Cette masse monétaire expatriée représente une bombe à retardement pour la stabilité du système monétaire international. Elle n'explose pas parce tous les pays du monde sont heureux d'accumuler des dollars et de les garder précieusement en tant que réserves. Si tout d'un coup un nombre considérable de pays décidaient de changer leurs dollars en d'autres devises, la valeur de la monnaie américaine s'écroulerait brutalement. C'est vraisemblablement cette crainte qui amène les pays créditeurs à ne pas le faire, car personne ne souhaite voir fondre la valeur de ses réserves. Ainsi, le déséquilibre se prolonge et s'aggrave. Mais il est malsain et ne pourra pas durer éternellement. L'euro n'a pas cette faiblesse structurelle, et la BCE devrait veiller afin que le rôle de monnaie de réserve de l'euro ne se développe de manière excessive.
Pour la présence britannique. Deux remarques concernant les suggestions de Jacques Delors sur l'Union économique et monétaire. Leur présentation serait incomplète si je n'ajoutais qu'il est optimiste à propos de la participation prochaine du Royaume-Uni à l'euro. L'idée de donner à l'UEM la forme d'une "coopération renforcée" (voir cette rubrique dans le bulletin d'hier) ne vise d'aucune manière à édifier une construction institutionnelle sans les Britanniques. Au contraire, M. Delors estime que Tony Blair conduira son pays dans la zone euro. Il a dit: "Tony Blair devra surmonter beaucoup d'obstacles avant de gagner la partie. À mon avis, il la gagnera." La deuxième remarque concerne l'exigence que l'UEM parle d'une seule voix pour son volet économique, de la même manière qu'elle parle d'une seule voix (celle du président de la BCE) pour son aspect monétaire. Selon Jacques Delors, le porte-parole de l'UEM, aussi bien vis-à-vis de l'extérieur que pour le dialogue permanent avec le président de la BCE, devrait être le président de la Commission européenne "parce qu'il est là tous les jours". Il devra agir, bien entendu, dans le cadre des orientations fixées par les ministres de la zone euro au sein de l'Eurogroupe; mais le président de l'Eurogroupe change tous les six mois, celui de la Commission est là pour cinq ans.
Celui qui a préparé l'arrivée de l'euro. Autre sujet. Quelques journaux ont eu l'heureuse idée de donner la parole au premier "Monsieur Euro", celui qui s'était gagné ce surnom avant la naissance de la monnaie unique: je parle d'Yves-Thibault de Silguy, Commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires dans la Commission précédente. Qu'il soit favorable à l'euro, personne ne s'en étonnera. Mais les motivations et explications sont intéressantes, venant de celui qui, de 1995 à 1999, en a préparé l'arrivée. Il a dit: "Aujourd'hui, personne ne peut nier qu'il fallait le faire. Quand la lire italienne a perdu 40% de sa valeur par rapport au mark ou au franc, entre 1992 et 1995, les Allemands ne pouvaient plus vendre une Mercedes en Italie, ni les Français un seul veau. Dans un marché unique, ce n'est pas tenable. Et qu'on ne vienne pas me dire que ces dévaluations étaient l'expression de la souveraineté monétaire italienne, alors qu'elles étaient le contrecoup de la crise du peso mexicain…Cela fait longtemps que nos pays avaient perdu toute souveraineté monétaire. Aujourd'hui, en la partageant entre eux, les Européens l'ont récupérée."
Et voici à propos des relations entre l'euro et le dollar: " La majorité de notre commerce se fait à l'intérieur de l'Union. Peu importe la valeur du dollar dans ces transactions. J'en veux pour preuve la comparaison de la crise afghane avec celle du Golfe, pour les effets sur notre monnaie et notre pouvoir d'achat: l'une les a fait basculer, l'autre pas. Pour les Européens, il est bien plus important d'avoir une inflation basse qu'une monnaie forte, car l'envolée des prix ampute d'autant notre porte-monnaie, alors que les variations monétaires ne nous font ni chaud ni froid. Débarrassons-nous de nos vieux complexes! Et arrêterons enfin d'essuyer les sursauts boursiers et conjoncturels qui nous arrivent directement de l'autre rive de l'Atlantique."
Sur un plan plus général, M. de Silguy critique les gouvernants selon lesquels "si tout va mal, c'est toujours à cause de Bruxelles. A force de parler ainsi, ils ont fini par faire détester la construction européenne à une partie de l'opinion publique. Mal aimée par certains, elle est ensuite mal comprise par les autres. C'est une question de générations: les quinquagénaires qui nous dirigent n'ont jamais appris l'Europe à l'école, et ça se voit!"
(F.R.)