Bruxelles, 23/11/2001 (Agence Europe) - A l'occasion de la réunion du conseil d'administration du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme (Bruxelles, 22- 24 novembre) dont le lancement officiel est prévu le 15 décembre prochain, un panel d'ONG humanitaires et d'associations de malades du sida de dix pays du Nord et du Sud sont venues à Bruxelles dénoncer les orientations de ce fonds et revendiquer qu'il finance non seulement la prévention des maladies transmissibles, mais aussi et surtout l'accès au traitement des malades du sida dans les pays pauvres. Au cours d'une conférence de presse organisée au Parlement européen sur initiative du député vert français Didier-Claude Rod, ces représentants de la société civile ont dit ne pas comprendre qu'après la victoire de Doha, où l'OMC a reconnu la primauté du droit au traitement sur les enjeux économiques, le Fonds se propose de se concentrer sur les actions les moins coûteuses et n'ait pris aucun engagement en faveur de la fourniture de médicaments contre le sida, quitte à sacrifier les 30 millions de malades des pays pauvres, qui meurent jour après jour pour n'avoir pas accès au traitement. Leurs revendications ont pris la forme d'un appel à l'Union, et en particulier à la Commission européenne, à promouvoir: 1) un engagement ferme des pays riches en faveur de l'accès des malades au traitement; 2) l'instauration d'une procédure rapide qui permette de débloquer des fonds d'urgence pour fournir immédiatement des médicaments en s'appuyant sur des programmes de soins qui ont déjà donné leurs fruits dans les pays en développement ; 3) la représentation des ONG au Conseil d'administration du Fonds et leur droit à être éligibles à ces financements.
Jeanne Gapiya, de l'Association ANSS au Burundi, malade du sida qui a pu bénéficier d'un traitement, a déclaré «vivre avec la maladie depuis quinze ans ». Battant en brèche l'argument selon lequel les pays pauvres n'auraient ni l'expertise médicale, ni les infrastructures nécessaires pour faire bon usage des traitements, elle a souligné que de nombreux médecins sont formés en Europe et que les infrastructures se mettent en place. Avec l'aide des ONG et l'appui de MSF qui ont négocié avec les laboratoires de médicaments génériques, son pays, pourtant pauvre et en guerre, a réussi à mettre en place un fonds de 50 000 dollars par an, pour acheter des antirétro virus. « Les gens ont pris les médicaments », a-t-elle affirmé. Une trithérapie va bientôt être disponible à un coût de 2 000 FF par mois par personne qui «demeure très cher pour le citoyen moyen du Burundi ». Eu égard au nombre de vies à sauver, l'accès aux financements du Fonds mondial devrait, à son avis, ne faire l'objet d'aucune conditonnalité. « Il faut différencier le politique du social », a-t-elle déclaré.
Atiqa Chajri, de l'Association de lutte contre le sida (ALCS) au Maroc, a fait état «d'expériences édifiantes » dans son pays, où des programmes d'action existent tel que le programme d'éducation thérapeutique qui a été validé au niveau international et va être modélisé. « Cela contredit ceux qui s'opposent à l'accès des pays pauvres à la trithérapie. Nous avons démontré que c'est possible. Nous avons les compétences. Les taux d'observance des traitements est excellent, même chez les analphabètes. Les programmes réussissent dans les grandes villes. Nous avons besoin de formation des médecins dans les provinces pour créer des groupes référents », a-t-elle déclaré. Rappelant que le Fonds mondial «n'est pas un fonds de développement mais un fonds d'urgence », elle a ajouté: «Nous demandons juste des réponses urgentes pour les personnes qui ont besoin de traitements ». Elle s'est par ailleurs inquiétée que l'accès au Fonds soit réservé aux pays ayant un taux de prévalence de la maladie de 4% et s'est demandé, en ironisant, si un pays comme le sien, avec un taux de prévalence inférieur à 1%, devait interrompre la prévention pour permettre aux personnes déjà malades d'avoir accès à un traitement. Affirmant que «seuls des projets concertés entre gouvernements et ONG peuvent réussir », elle a plaidé pour la représentation des ONG au conseil d'administration du Fonds.
Joseph Essombo, médecin de l'association Renaissance Santé Bouaké en Côte d'Ivoire, s'est dit heureux que «grâce à Kofi Annan », l'attention de la communauté internationale soit portée à «un problème urgent depuis1988 ». Evoquant «le choix terrible devant lequel on se trouve: celui de laisser mourir des gens malades », il a ajouté: « il n'y a aucune justification pour ne rien faire car les moyens efficaces pour améliorer le confort de vie des malades existent ». Inquiet du discours de l'Europe pour qui le Fonds mondial pour le sida est une réponse à un problème de développement, il a lancé un appel à une réponse au problème urgent du sida et de la malaria, et dénoncé le distinguo établi entre la prévention et la prise en charge. "Le couplage entre les deux est la meilleure réponse", a-t-il dit.
Pour Zackie Achmat, de la Treatment Action Campaign en Afrique du Sud, refuser l'accès au traitement des malades du sida dans les pays pauvres, c'est tout simplement les condamner à mort par « manque de volonté politique ». Et de lancer un appel à la Commission européenne pour qu'elle ne tolère pas de « laisser les gens mourir dans nos pays quand les malades des pays du Nord sont traités ».
Evan Ruderman, de la Health GAP Coalition aux Etats-Unis, a estimé que « le privilège du traitement accordé à quelques-uns s'exerce aux dépens des droits de l'homme ». Pour elle aussi, la prévention et le traitement ne sauraient être séparés car « le traitement, c'est aussi de la prévention ». Ce qu'il faut, c'est « une vision globale pour la fourniture de médicaments au meilleur prix », a-t-elle déclaré.