Ce qu'il a dit et ce qu'il n'a pas dit. La prise de position du ministre français des Affaires étrangères sur l'élargissement a fait des vagues; mais je crois qu'elle n'a pas toujours été correctement interprétée. Hubert Védrine s'exprimait en début de semaine, au sein du Conseil Affaires générales, dans le débat sur les documents de la Commission européenne relatifs aux négociations d'élargissement et à la situation politique et économique dans les différents pays candidats à l'adhésion. Il n'a pas dit que, de l'avis de la France, il faudrait introduire des critères géopolitiques dans l'évaluation des candidatures, mais que si l'on introduit de tels critères, alors il faut les appliquer à tous les candidats, y compris la Roumanie et la Bulgarie. Il faut, à mon avis, entendre qu'en principe la France estime que l'évaluation devrait s'en tenir aux critères bien connus, fondés sur l'analyse cas par cas des différentes situations individuelles (démocratie, respect des minorités, droits de l'homme, reprise de l'acquis communautaire, capacité effective d'appliquer cet acquis) et que M.Védrine réagissait à une double impression qu'il avait ressentie:
- l'impression que la Commission européenne, en parlant de dix candidats qui pourraient à la fin de l'année prochaine conclure les négociations d'adhésion, s'orienterait vers une sorte de "big bang" dans lequel les critères géopolitiques joueraient un rôle;
- l'impression que certains Etats membres (notamment l'Allemagne à propos de la Pologne) ont aussi tendance à faire valoir des critères géopolitiques en faveur de tel ou tel candidat, et que le moment venu "on va faire un effort particulier, d'une façon ou d'une autre, en faveur de l'un ou l'autre pays".
M.Védrine estime que, si telle est l'orientation, elle doit être valable aussi pour la Roumanie et la Bulgarie. Si l'objectif est de faire rentrer dix pays, autant en faire rentrer douze: ça ne change pas grand-chose (voir notre bulletin du 21 novembre p.10).
La réaction de la Commission européenne, exprimée notamment par Jean-Christophe Filori, porte-parole du commissaire Verheugen, peut être synthétisée en quelques points:
- la Commission s'en tient rigoureusement aux critères objectifs et à l'évaluation pays par pays. Elle n'a jamais utilisé et n'utilisera jamais le concept du "big bang";
- en affirmant que dix pays pourraient, à la fin de l'année prochaine, achever les négociations, elle se fonde sur les critères cités et sur l'évaluation individuelle. Et M.Filori a ajouté: " L'analyse objective prouve que dix pays se tiennent de très près. On a l'impression qu'il est parfois difficile de se libérer de certains préjugés tenaces" (à propos du retard présumé de tel ou tel pays);
- la situation peut se modifier au cours de l'année prochaine; un pays candidat pourrait progresser, un autre éventuellement reculer;
- de toute façon, ce n'est pas la Commission qui négocie et décide mais les Etats membres.
On peut se référer aussi à ce qu'a déclaré le directeur général Eneko Landaburu lors du colloque de Lausanne (voir cette rubrique du 13 novembre). L'opposition à l'application de critères géopolitiques, quelles que soient les pressions "d'Etats membres puissants", y était affirmée avec vigueur et clarté.
Le piège de Chypre. Les déclarations de M. Landaburu, et en général les prises de position de la Commission sur la possibilité que dix pays candidats soient en mesure d'achever les négociations pour la fin de l'année prochaine, font abstraction du risque que le problème de Chypre, s'il n'est pas réglé d'ici là, puisse bouleverser la situation. Il existe en effet un "scénario catastrophe" qu'aucune autorité politique ne veut considérer comme inéluctable mais qui échappe totalement à la logique des négociations d'adhésion et aux "critères" qui déterminent leurs conclusions. Si les négociations avec les autorités de Nicosie sont conclues à la fin de 2002 (et il n'existe aucune raison objective pour en douter), et si entre-temps le problème de la division de l'île n'est pas réglé, l'UE se trouvera confrontée à un choix:
- première alternative, elle approuve le Traité d'adhésion de Chypre. La Turquie a annoncé que, dans ce cas, elle annexera la partie de l'île qu'elle considère comme une république autonome;
- deuxième alternative, l'UE laisse en suspens l'adhésion de Chypre. La Grèce a annoncé que, dans ce cas, elle bloquera toutes les adhésions aussi longtemps que celle de Chypre n'aura pas été acceptée.
Est-il besoin de souligner les ravages politiques qu'entraînerait aussi bien la première que la seconde alternative? Certes, nous n'en sommes pas encore là et il est trop tôt pour dramatiser. Mais, pour le moment, aucune solution ne se dessine, et dans plusieurs milieux communautaires les préoccupations sont vives. Un compromis entre les deux parties de l'île s'impose. (F.R.)