Le Prodi inattendu. Les dernières évolutions ont rendu inextricable le lien entre les réformes institutionnelles et les négociations d'adhésion. Ce lien a toujours existé, mais le vote irlandais contre le Traité de Nice et les observations de Romano Prodi ont compliqué la situation. La remarque du président de la Commission sur la possibilité juridique de réaliser l'élargissement sans ratification du Traité de Nice était inattendue car rien n'imposait d'introduire cet élément dans un débat déjà confus. Il est vrai que M.Prodi a ensuite souligné avec vigueur la nécessité politique de ratifier le Traité, mais sa constatation juridique a fait son chemin, comme un ver qui ronge et pourrit le fruit de l'intérieur.
Ravages du "non" irlandais. L'origine des complications est évidemment le vote de l'Irlande. Plus les jours passent et plus je suis convaincu de l'inanité de la stratégie consistant à minimiser ce vote et à le considérer comme provisoire. Deux journées à Prague avec la possibilité d'écouter quelques ministres, parlementaires, universitaires et journalistes m'ont confirmé que le "non" irlandais a fait des ravages. S'ajoutant aux sondages d'opinion, peu favorables surtout en Allemagne et en Autriche, il renforce dans les milieux politiques et dans l'opinion publique de la République tchèque la sensation de réticences de l'UE, sensation que les déclarations officielles ne parviennent pas à dissiper et qui existe vraisemblablement aussi dans d'autres pays d'Europe centrale et orientale. Il suffit pourtant de se promener dans les rues de Prague pour ressentir profondément, physiquement, à quel point ces peuples et ces villes et ces paysages sont au cœur même de notre civilisation. Quel gâchis, quelle tristesse !
La "seconde division" n'existe pas. Est-il encore possible de rendre un peu d'élan et d'enthousiasme à cette réunification de l'Europe qui est en train de glisser dans le désenchantement et la grisaille? Sans doute, surtout en considérant le niveau d'ambition des plus hauts dirigeants des pays candidats pour l'Europe future. Aussi bien dans leurs contacts bilatéraux avec les gouvernements de l'UE que dans des réunions multilatérales (comme celle, récente, organisée par l'IRRI, voir notre bulletin du 28 juin p.4), plusieurs premiers ministres se sont prononcés pour une Europe intégrée en mesure d'affirmer dans le monde sa civilisation et son modèle économique et social. Bien entendu, il n'est pas question, surtout dans cette rubrique, de tomber dans la rhétorique du style "embrassons-nous" ou dans la facilité de négociations insuffisamment rigoureuses. L'acquis communautaire, patrimoine accumulé en un demi-siècle de construction progressive de l'Europe unie, reste intangible; il n'existe pas "un ordre de priorité" entre l'approfondissement et l'élargissement, ce sont deux exigences parallèles, au même niveau et de la même valeur. Mais le caractère parfois âpre des négociations ne doit d'aucune manière donner l'impression que les pays d'Europe centrale et orientale auraient vocation à accéder uniquement à une Europe de deuxième classe. Dès qu'un pays remplit les conditions nécessaires et adhère, il a exactement les mêmes droits et les mêmes devoirs que les membres actuels de l'Union. Et c'est dans ce sens que j'interprète la prise de position très ferme du ministre français aux Affaires européennes dans la dernière partie de son article consacré à la "vision française" de l'Europe future (voir cette rubrique dans EUROPE du 28 juin). Face à la déception constatée dans certains pays candidats, M. Moscovici a affirmé avec vigueur que la France "refuse une Europe à deux vitesses où les nouveaux Etats membres -et certains des actuels- seraient autoritairement et durablement relégués en seconde division".
L'avant-garde restera ouverte. Pierre Moscovici a eu raison de rejeter un tel projet, et j'espère que personne n'y a jamais songé. Autre chose est de créer dès maintenant les conditions d'une avant-garde, ou d'un groupe pionnier, qui pourrait permettre d'avancer vers l'intégration, en évitant que l'Europe ne se réduise à une zone de libre-échange même si un certain nombre de pays rejettent les projets ambitieux. M. Moscovici est-il convaincu que le modèle d'Europe qu'il a dessiné au nom de la France obtiendra un soutien unanime? Beaucoup d'esprits avisés ne le croient pas, et ils veulent éviter que la vision ambitieuse de l'Europe future ne soit abîmée par la recherche de compromis au rabais pour contenter tout le monde. Il est donc indispensable de sauvegarder la possibilité d'une avant-garde ouverte à tous, dans laquelle les pays d'Europe centrale et orientale seront les bienvenus. Il n'y aura aucune exclusion mais seulement des auto-exclusions. M.Moscovici lui-même affirme d'ailleurs que "dans une Europe plus vaste et plus hétérogène, il faudra permettre à certains Etats membres de mettre en oeuvre entre eux des politiques plus ambitieuses", sans se laisser retarder par les autres mais en leur laissant la possibilité de les rejoindre plus tard. C'est exactement ça. Les différences de la "formule Moscovici" par rapport à l'avant-garde concernent son hypothèse de coopérations renforcées séparées, entre Etats membres qui ne seraient pas toujours les mêmes, et l'aspect institutionnel. Deux divergences importantes, mais qui peuvent être aplanies. (F.R.)