Des subterfuges peu glorieux. C'était prévisible: la voie choisie par les princes qui nous gouvernent pour faire face aux perturbations provoquées par le "non" du peuple irlandais au Traité de Nice manque de courage politique et d'imagination. Elle consiste à dire: faisons semblant de rien et attendons que l'Irlande trouve l'astuce juridique lui permettant de ratifier quand même le Traité. Ces subterfuges n'ont rien de glorieux et prêtent évidemment le flanc aux moqueries des eurosceptiques. On proclame partout la volonté de rendre l'Europe plus démocratique et de la rapprocher des peuples, et une fois qu'un peuple se prononce, la réaction est: ce n'est pas valable, on va essayer une nouvelle fois.
La justification de cette cabriole par Romano Prodi n'était pas convaincante. A son avis, le peuple irlandais ne s'est pas prononcé sur le Traité de Nice mais sur des questions dont ce Traité ne s'occupe pas: la dimension sécurité/défense de l'UE, l'ingérence de Bruxelles dans la politique économique nationale, l'avenir des Fonds régionaux. Mais c'est justement pour ça que le référendum de la semaine dernière doit être pris au sérieux! Dans le grand bavardage sur l'avenir de l'Europe, voici un peuple qui dit clairement ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas, et on veut étouffer sa voix parce qu'elle dérange. Alors que l'idéal serait justement que tous les peuples se prononcent avec autant de clarté, pour savoir où l'on va et avec qui.
La voie du raccommodage oblige à réduire chaque fois ses ambitions pour rétablir une unanimité factice. La Commission européenne considère que son premier devoir est de sauvegarder l'unité de l'UE. Les chefs de gouvernement sont trop imbus de leur rôle pour faire de la peine à un collègue à propos de quelque chose d'essentiel. Le Parlement européen ne veut pas se diviser en deux parties. Ainsi, la bataille se fait autour de ce qui compte le moins (le Traité de Nice), en escamotant l'essentiel: les objectifs et les ambitions.
La voie de la clarté. Il reste un espoir: la prochaine Présidence belge. Guy Verhofstadt a compris l'enjeu et il semble décidé à conduire le Conseil européen sur la voie de la clarté, une voie sur laquelle on ne se bouscule pas pour le moment. Devant le groupe libéral du Parlement européen, le Premier ministre belge a affirmé que la "déclaration de Laeken" qu'il soumettra en décembre à ses collègues chefs de gouvernement visera à doter l'Union d'une vision, un agenda, une méthode et un calendrier qui devraient permettre de concrétiser la "vision" au cours des dix prochaines années. Quelle vision? Celle d'une Europe qui complète l'Union économique et monétaire par une Europe sociale et par une Europe politique et bâtit une défense européenne commune. Lui permettra-t-on de présenter à Laeken un texte en ce sens? La Commission européenne osera-t-elle proposer un projet dans ce sens, au risque de devoir en délibérer à la majorité?
Laisser agir la Présidence belge. On verra bien. La Présidence belge fera son devoir, si on la laisse agir. Ce ne sont pas seulement les prises de position du Premier ministre qui rassurent. La Belgique a aussi organisé un cycle de "séminaires" en préparation au prochain semestre. Présidés par l'ancien représentant permanent de Belgique auprès de l'UE, Philippe de Schoutheete, ces séminaires ont passé en revue les grands thèmes du prochain semestre (élargissement, réforme institutionnelle, immigration et droit d'asile, politique sociale, politique fiscale, etc.) J'ai eu l'occasion d'assister au dernier, et j'ai pu constater que différents ministres belges (qui présideront à partir du mois prochain les sessions du Conseil) sont motivés et préparés, même sur des dossiers techniques tels que la relation, dans le domaine social, entre la législation contraignante et la "coordination ouverte", ou entre l'harmonisation et la coordination dans le domaine fiscal. Ces séminaires ont prouvé qu'il est possible d'intéresser un large public, surtout de jeunes, aux questions européennes, si les discussions sont conduites de manière concrète par des personnes compétentes. Mais, dans la session de clôture, une phrase de Philippe de Schoutheete m'a fait tiquer: il a dit que "certains voudraient que la déclaration de Laeken ne porte que sur la procédure". L'obstructionnisme, déjà?
M. Bourlanges avait raison, mais… Revenons aux réactions au référendum irlandais. Une fois de plus, Jean-Louis Bourlanges a été le plus brillant. Il a déclaré: "tenter d'aménager le Traité de Nice pour le rendre acceptable à l'opinion irlandaise relèverait à l'évidence de l'acharnement thérapeutique. Le Traité de Nice est mort avant d'avoir vécu. C'est une bonne nouvelle." Il n'a pas dû faire d'effort pour se féliciter du "non" irlandais, car il s'était prononcé dès le départ contre la ratification de ce Traité. M.Bourlanges néglige toutefois un point fondamental, bien saisi par une autre parlementaire européenne, Monica Frassoni: le fait que "malheureusement, la plupart des motivations du vote négatif irlandais sont tendanciellement anti-européennes". Le sort fait par les Irlandais au Traité de Nice donne raison à M.Bourlanges, mais ne devrait pas lui faire oublier que l'attitude de l'Irlande ne va pas dans le sens des évolutions ultérieures qu'il préconise; ces évolutions ne paraissent désormais possibles que sans l'Irlande (et quelques autres pays). (F.R.)