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Bulletin Quotidien Europe N° 7948
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'Europe ne peut pas négliger le sport, car il représente la réponse à l'un des problèmes les plus angoissants de notre société: comment canaliser l'agressivité naturelle des jeunes tout en éliminant la guerre ?

Une entreprise presque impossible. Je m'aventure aujourd'hui dans une entreprise presque impossible: accrocher les lecteurs qui ont décidé, une fois pour toutes, de ne pas lire mes commentaires consacrés au sport. Tout lecteur a évidemment le droit de ne trouver aucun mérite à cette rubrique; à la rigueur, je pourrais être d'accord avec lui. Mais il m'arrive de rencontrer des lecteurs gentils qui ont au contraire l'amabilité de suivre cette rubrique assez régulièrement… sauf lorsqu'elle s'égare dans les affaires sportives.

L'espoir de les faire changer d'avis, pour une fois, se fonde sur une promesse: il ne sera question cette fois-ci ni de football ni d'aucune discipline sportive spécifique; il ne sera pas question des querelles juridiques sur l'applicabilité du droit communautaire au sport; l'exception sportive sera à peine évoquée. Le thème d'aujourd'hui est beaucoup plus général: le sport représente la principale réponse à l'une des questions les plus angoissantes qui se posent à notre civilisation: comment canaliser l'agressivité qui se manifeste à un âge bien précis chez les jeunes? Si l'Europe a dit "non" aux trois formes de violence qui ont accompagné l'histoire de l'humanité (la guerre, la chasse, l'agressivité sexuelle à l'égard des femmes), comment endiguer le surplus de vitalité irrépressible que l'animal/ homme ressent au moment de l'adolescence, et un certain nombre d'années ensuite? Les ethnologues nous apprennent que, dans toutes les civilisations, les adolescents devaient affronter, pour être admis parmi les adultes, des épreuves ou "rites de passage" fondés sur une camaraderie presque mystique, et sur la triple agressivité citée, nécessaire pour la survie de leur tribu ou ethnie. Les progrès de la civilisation introduisirent ensuite des règles de plus en plus rigoureuses pour contrôler cette agressivité. Les normes de la chevalerie imposaient, à côté du courage, la protection des femmes et des enfants, la loyauté même à l'égard des ennemis et de nombreuses autres lois strictement codifiées. Le rôle du sport dans ce contexte était déjà connu par la civilisation grecque ancienne: au moment des Jeux olympiques, les guerres s'arrêtaient, et les champions sportifs remplaçaient les héros dans les hymnes des poètes. Deux mille ans ont été nécessaires pour redécouvrir ce rôle du sport.

Le sourire des ethnologues. Ce raccourci approximatif ferait sourire les ethnologues. Chacun peut en corriger les lacunes et les incohérences. Mais l'essentiel réside dans la constatation que, dans nos sociétés policées et sans guerre, la jeunesse continue à reproduire les modèles qui lui ont été imposés pendant des millénaires: d'où les bandes de jeunes, la rébellion, les viols collectifs et autres aménités. L'agressivité s'accompagne heureusement d'élans de générosité et de l'aspiration à se rendre utile, à se dépasser. Combien de jeunes voudraient contribuer à la paix là où les guerres sévissent encore, intervenir là où des enfants meurent encore de faim, et ils méprisent notre société matérialiste et dépourvue d'idéaux. Il ne sert à rien d'observer que ce qui a été fait en Europe correspond exactement à ce que les nouvelles générations rêvent de réaliser aujourd'hui pour d'autres peuples et d'autres continents, car aucune génération ne peut ressentir comme un objectif idéal ce qu'elle a déjà trouvé en venant au monde. Il lui faut ses idéaux à elle.

Dans cette situation, le sport semble représenter la seule activité où l'agressivité de la plupart des jeunes peut être canalisée, grâce aux règles qu'il implique: solidarité avec les partenaires, goût du succès, loyauté à l'égard des adversaires. Il existe d'autres directions où les pulsions de l'adolescence s'expriment, à commencer par la création artistique; mais pour la très grande majorité, le sport est essentiel. Et qu'on ne réponde pas que le football, par exemple, provoque lui-même la violence, parce que c'est une fausse analyse: les bandes de voyous s'agglutinent autour du football là où il est le sport le plus populaire et le plus répandu; ailleurs, comme aux Etats-Unis, les bandes se forment quand même et la violence explose autrement. Et la violence autour du football n'est pas le fait des pratiquants, mais essentiellement de ceux qui ne font pas d'activité sportive directe. Dans le monde du football, les plus proches de la loyauté sont en général les entraîneurs, suivis par les joueurs, alors que les plus fanatiques et les plus violents sont les supporters organisés, très souvent suivis en fanatisme par les journalistes et parfois par les présidents des clubs et autres dirigeants.

De l'Iliade à Michel de Montaigne. George Steiner a écrit en commentant l'Iliade: "Homère sait et proclame que quelque chose dans l'homme craint moins les horreurs du combat que l'interminable ennui du foyer (…) L'activité du corps et l'héroïsme de l'âme constituent la beauté." L'activité du corps et l'héroïsme de l'âme: ce sont des termes qui peuvent aider à comprendre le prestige et presque l'idolâtrie dont sont entourés certains grands champions sportifs. Michel de Montaigne affirmait de son côté que les Romains "ont à escient nourri des guerres avec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine (…) mais aussi pour éventer un peu la chaleur trop véhémente de leur jeunesse. (…) Les humeurs peccantes qui dominent pour cette heure (c'est-à-dire lorsqu'on est très jeunes) notre corps, si on ne les écoule ailleurs, maintiennent notre fièvre toujours en force, et apportent enfin notre entière ruine."

Dans la société sans guerre que l'Europe essaye de construire, le sport représente un moyen essentiel pour "éventer un peu la chaleur trop véhémente" de la jeunesse et pour écouler leurs "humeurs peccantes". C'est pourquoi l'Union européenne a eu raison de reconnaître la "spécificité sportive" afin d'éviter une application aveugle de règles et de principes obligatoires dans les autres domaines mais absurdes dans le sport (comme les discriminations hommes/femmes ou celles fondées sur l'âge ou la nationalité). La Commission et les autres institutions communautaires ont raison de s'occuper du sport, non pas pour le réglementer et lui imposer des entraves (juridiques et autres), mais au contraire pour le protéger (contre le dopage, contre la violence) et en affirmer la spécificité. (F.R.)

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