Bruxelles, 15/05/2000 (Agence Europe) - Les suggestions faites vendredi dernier à Berlin par le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer sur le chemin, par étapes, vers une future fédération européenne (voir EUROPE du 13 mai, pages 3 et 4), qui étaient faites à titre personnel, ont reçu l'appui du chancelier Schröder, dont le porte-parole Uwe-Karstren Heye a affirmé qu'il s'agissait d'une "contribution importante" au débat sur la forme future de l'intégration européenne, une contribution montrant "la voie de l'avenir".
En France, en répondant aux questions du "Monde", le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a rappelé que "dès novembre 1998, nous avions, Joschka Fischer et moi, lancé une réflexion sur l'Europe à trente", et que "nous avons poursuivi cette réflexion ensemble, ces dernières semaines, au cours de plusieurs dîners". Il a estimé que la contribution du ministre allemand à ce débat "est la plus ambitieuse" et que "ses idées sont proches de celles de Jacques Delors". La future Présidence française du Conseil devra d'abord "tout faire" pour que la Conférence intergouvernementale puisse aboutir à Nice sur les trois reliquats d'Amsterdam, a souligné M. Védrine, en notant que la proposition de M. Fischer n'est pas "sur la table" de la CIG, mais qu'elle "va nécessairement alimenter les réflexions à plus long terme sur l'avenir de l'Europe". M. Védrine constate que la première étape envisagée par M. Fischer "passe par l'assouplissement des coopérations renforcées", qui est "en quelque sorte le point de passage commun à tous les projets, y compris les plus ambitieux", et est "d'ailleurs un sujet que nous devons traiter au sein de la Conférence intergouvernementale". "Ce que Joschka Fischer appelle centre de gravité, c'est ce que d'autres appellent noyau dur, ce que Delors appelle fédération d'Etats-nations … Cela présente les mêmes attraits - simplicité et ambition - et les mêmes inconvénients - fracture entre l'avant-garde et l'arrière-garde, problèmes de souveraineté nationale - que les autres formules que je viens de citer. Il faut les examiner et voir si dans l'Europe d'aujourd'hui, il y a des pays qui sont prêts à franchir ce pays", précise Hubert Védrine.
M. Jo Leinen estime que le "plan Fischer" devrait faire l'objet d'une initiative franco-allemande
- Critiques de la CDU/CSU, vif soutien du ministre belge Louis Michel
Le discours du ministre allemand des Affaires étrangères a suscité de nombreuses autres réactions, à la fois positives et négatives.
Ainsi, au Parlement européen, le social-démocrate allemand Jo Leinen, co-rapporteur sur la CIG, a espéré que les idées de M.Fischer déboucheront sur une initiative franco-allemande à laquelle pourraient s'associer les Etats membres souhaitant une intégration plus étroite. Selon lui, les suggestions sur une Fédération et une Constitution européenne pourraient permettre de surmonter la "paralysie" actuelle. Le président de la commission des Affaires étrangères du PE, Elmar Brok, qui est aussi président de la commission de la CDU pour la politique européenne, a fondamentalement salué, lui aussi, les suggestions de M.Fischer concernant une Fédération et un "traité constitutionnel", mais a estimé que les propositions en matière institutionnelle sont trop vagues. Quant au président du groupe du PPE Hans-Gert Pöttering, lui aussi élu européen de la CDU, il a énergiquement rejeté les suggestions de M.Fischer, notamment en ce qui concerne la création d'une deuxième chambre du Parlement européen: selon lui, un système bicaméral est souhaitable dans l'UE, mais la deuxième chambre devrait être le Conseil. M.Pöttering, en revanche, salue lui aussi les propos de M.Fischer sur un "traité constitutionnel".
En Allemagne, le président de la CSU Edmund Stoiber, tout en approuvant M.Fischer lorsqu'il se prononce pour une claire délimitation des compétences entre le niveau européen et le niveau national, a qualifié le discours du ministre de clair rejet de la politique européenne suivie jusqu'ici par le gouvernement du chancelier Schröder.
En Belgique, le ministre des Affaires étrangères Louis Michel s'est dit, à titre personnel, "chaleureusement favorable" aux idées lancées par M.Fischer, qui, selon lui, "constituent sans aucun doute la piste la plus intéressante" pour s'attaquer à certains problèmes auxquels l'UE devra faire face. Un communiqué de son ministère indique que M.Michel prendra contact avec M.Fischer pour l'inviter à venir présenter son projet à Bruxelles.
Accueil mitigé ou négatif à Londres et dans quelques autres capitales
A Londres, le discours de M. Fischer a été accueilli avec scepticisme. Tout en constatant que le ministre allemand des Affaires étrangères a ouvert "un débat important", le porte-parole du Premier ministre britannique a insisté sur les conséquences pour le marché intérieur d'une géométrie variable dans laquelle des groupes de pays avanceraient plus vite que d'autres. Le ministre finlandais des Affaires étrangères Erkki Tuomioja a rejeté toute option qui conduirait à "une division de l'Union européenne en différents groupes de pays", tout en précisant que cela n'exclut pas des solutions pragmatiques comme l'Union monétaire ou la Convention de Schengen. Un Porte-parole irlandais, cité par le journal "Welt am Sonntag", a aussi fait état des inquiétudes de son gouvernement face aux risques d'éclatement du marché intérieur. Tout en apportant son soutien à toute proposition qui permettrait d'approfondir l'Union européenne et de la transformer en une véritable union politique, la secrétaire d'Etat grecque aux Affaires étrangères, Mme Papazoï a dit que cela ne doit pas pour autant introduire des "différences arbitraires entre les Etats membres" ni permettre l'apparition de "clubs fermés". Le Porte-parole du ministère autrichien des Affaires étrangères a dit craindre d'éventuelles discriminations. Et de préciser: "Pour nous, il est essentiel que la Commission conserve son caractère collégial et chacun les mêmes droits. Il ne doit pas y avoir de Commissaire Junior".
Romano Prodi est réconforté par la constatation que plusieurs préoccupations
de la Commission ont été reprises par M.Fischer
Le président de la Commission européenne Romano Prodi a salué le discours du ministre allemand des Affaires étrangères en tant que document constructif qui trace des voies pour l'avenir et ouvre un débat fondamental. Le président est réconforté, a expliqué son porte-parole, par la constatation que M.Fischer reprend, à propos des conséquences de l'élargissement, certaines remarques que la Commission avait déjà faites avant même le sommet d'Helsinki, et qu'il exprime des préoccupations analogues. Dans son "avis" sur la réforme, la Commission avait affirmé dès le départ que l'agenda de la CIG devra être élargi. Il est maintenant prématuré de prendre position sur les détails du projet Fischer, qui doit être examiné attentivement. L'essentiel est l'ouverture du débat sur ce qu'il faudra entreprendre pour permettre à ceux qui le souhaitent d'avancer plus vite que les autres, en assouplissant les conditions pour les "coopérations renforcées". Les craintes exprimées dans certaines capitales à propos de l'unité du grand marché sans frontières ne sont pas justifiées, car la Commission veillera de toute façon à ce que le caractère et le fonctionnement de ce marché soient sauvegardés.