Vous seriez en train de vous battre. Cette rubrique est restée silencieuse la semaine dernière, lors de la célébration du cinquantième anniversaire de la Déclaration de Robert Schuman qui a donné le coup d'envoi à l'unification européenne. La raison en est simple: ces jours-là, la parole revenait de droit à Jacques Delors et Valéry Giscard d'Estaing, Etienne Davignon et Karel Van Miert, et aux autres orateurs intervenus.
Une semaine plus tard, nous pouvons ajouter trois exhortations.
La première s'adresse à la nouvelle génération qui ne donne pas l'impression de partager l'élan européen et regarde l'Union, ses agissements et son fonctionnement avec un certain désenchantement et un brin de scepticisme. Nous rejetons la thèse selon laquelle les jeunes ne seraient plus capables d'enthousiasmes et de se battre pour un idéal. Nous en connaissons plusieurs qui sont déçus de notre société justement parce qu'elle leur paraît vide d'élan, poursuivant un confort purement matériel. Ils seraient prêts à se battre (et parfois ils se battent) pour la paix entre Israéliens et Palestiniens, pour les enfants qui meurent dans le tiers monde, pour les immigrés. A ces jeunes, nous voudrions dire tout simplement: ce que vous voudriez réussir aujourd'hui, c'est exactement ce qu'ont osé il y a 50 ans Robert Schuman et Konrad Adenauer, Winston Churchill et Alcide de Gasperi, Paul-Henri Spaak et Jean Monnet. Les haines et les rancunes entre nos pays, après l'effroyable guerre et les horreurs dont vous avez entendu parler, n'étaient certes pas moins vives et tenaces que celles qui subsistent dans l'ancienne Yougoslavie ou au Moyen-Orient; et les enfants affamés étaient ici, chez nous. Et c'est à ce moment-là que les personnalités citées ont eu le courage politique de mettre en commun quelques éléments essentiels de la souveraineté, créer une autorité supranationale, fixer comme objectif l'unité des peuples qui venaient à peine de se déchirer. Où sont aujourd'hui les hommes ayant une générosité d'âme et une largeur d'esprit similaire, pour lancer des projets analogues dans les Balkans, au Moyen-Orient, en Afrique ? Autrefois, il y avait une guerre au coeur de l'Europe tous les 20 ans environ. A ce rythme, compte tenu de mon âge, enfant au moment du dernier conflit mondial, j'en serais aujourd'hui à ma troisième guerre. Et vous, jeunes Européens, vous seriez en train de vous battre, si les visionnaires que nous avons célébrés la semaine dernière n'avaient pas entrepris ce qu'ils ont entrepris. C'est trop facile de l'oublier et d'afficher le désintérêt, voire quelque mépris pour cette Europe qui a réussi l'essentiel. Si l'on se bat encore aujourd'hui en Europe, ce n'est pas dans l'UE mais autour d'elle.
A chaque génération son idéal. La deuxième exhortation s'adresse à ma génération. Nous les anciens, nous devons comprendre que chaque génération a besoin de vivre son idéal et de se battre pour l'atteindre. L'idéal d'une génération ne signifie rien, ou presque, pour la génération suivante. Si je dis à mes enfants, qui ont étudié avec des jeunes de toutes les nationalités européennes, que sans l'Europe unie, ils pourraient se trouver un jour à combattre contre leurs copains de toujours, ils me regardent comme un anormal: vous acceptiez ça, vous ? Justement non: nous n'avons plus voulu l'accepter pour nos enfants. Et aujourd'hui, nous devons être conscients que pour eux, cette situation est normale. Ce qui est acquis ne peut plus représenter un objectif à atteindre. Nous ne devons pas nous étonner si l'unification de l'Europe ne représente plus un idéal pour les nouvelles générations. Il faut maintenant aller plus loin.
Le droit d'avancer. La troisième exhortation s'adresse aux autorités politiques et aux Institutions européennes, en particulier aux négociateurs dans la Conférence intergouvernementale. Du moment que les principes fondamentaux de l'Union sont acquis et partagés par tous les pays qui en font partie, rien n'impose que pour les progrès ultérieurs, ils aient tous les mêmes objectifs, qu'ils visent tous le même degré d'intégration. Les Norvégiens et les Suisses, qui ont préféré ne pas faire partie de l'Union, sont aussi bons Européens que les autres. Certains peuples aspirent à une intégration de plus en plus étroite, d'autres préfèrent conserver un degré plus élevé d'autonomie. L'histoire, la géographie, les traditions et les mentalités déterminent les préférences de chacun; tous les choix sont respectables. Il ne faut pas prétendre faire rentrer tous les peuples dans le même moule. Mais chacun doit respecter les choix des autres. Les peuples qui préfèrent ne pas dépasser un certain degré d'intégration doivent avoir la possibilité de s'organiser à leur guise, mais ils ne peuvent pas essayer d'empêcher les autres d'aller plus loin s'ils le souhaitent et l'estiment nécessaire. Ferdinando Riccardi