Notre projet est aujourd'hui de signaler quelques évolutions dans les affaires européennes qui ouvrent des perspectives favorables. Pas de nouvelles fracassantes à annoncer, et pourtant... Regardons ensemble.
Comment répondre aux calculs déraisonnables de certains services de l'ONU. Parmi les objectifs du Sommet de Lisbonne, l'un mérite d'être souscrit avec élan, au-delà des divergences doctrinaires ou politiques: l'augmentation du taux d'emploi. Cette locution technique indique simplement le rapport entre la population en âge de travailler et la population qui travaille effectivement.
Dans l'UE, le taux d'emploi est aujourd'hui de 61%. D'après le document de base de la Commission pour le Sommet ("Un agenda de renouveau économique et social pour l'Europe"), ce taux doit passer "à plus de 65% d'ici à 2005 et à un taux aussi proche que possible de 70% d'ici à 2010". Pour comprendre la signification de cet objectif, il faut considérer qu'aux Etats-Unis, le taux d'emploi se situe autour de 74% et que la Commission a évalué que si l'Union comme ensemble atteint le taux américain, "il y aurait 30 millions de personnes supplémentaires au travail, soit le double de la population active actuellement au chômage".
Ces chiffres prouvent de quel potentiel d'emplois dispose encore théoriquement l'Europe et à quel point étaient insensés les calculs d'un service de l'ONU qui, en évaluant les courbes démographiques de la population chez nous, avait tranquillement annoncé le mois dernier que l'UE aura besoin dans les prochaines années de... 180 millions d'immigrés (ou encore davantage? Je ne sais plus exactement). Ce sont des chiffres dépourvus de toute signification, fruit monstrueux de machines sans âme, élaborés par quelques bureaucrates qui n'en ont pas davantage, pour qui la civilisation qui a donné à l'humanité Dante, Shakespeare et Bach ne mérite pas d'être sauvegardée et défendue. Il ne fallait pas y faire attention, mais plutôt donner aux élucubrations onusiennes le même poids qu'à la rubrique des potins dans les journaux: un regard distrait, et à la poubelle. Mais le sigle ONU fait encore un certain effet (il produit d'ailleurs aussi des résultats excellents, on en parlera un autre jour), la presse en discute, l'un prend au sérieux ces prévisions délirantes, un autre s'indigne: l'événement est là.
Les chiffres de la Commission européenne indiquent la voie pour faire face aux problèmes démographiques de l'Europe. L'augmentation du taux d'emploi doit devenir, en perspective, l'objectif prioritaire parce que, s'il est atteint, il signifiera à la fois que l'immigration pourra rester normale et contrôlée, que le problème du chômage aura été résolu et que le nœud des pensions pourra être plus facilement démêlé grâce à l'augmentation du nombre des cotisants. Compte tenu des perspectives favorables de développement économique, pour la première fois depuis longtemps les termes "plein emploi" figurent dans des documents communautaires officiels, et ils n'ont rien d'incongru.
Il est évident que l'indication de l'objectif ne représente qu'un tout premier pas: l'essentiel réside dans la définition des stratégies pour l'atteindre, et dans leur mise en oeuvre. Porter le taux d'emploi à 70% implique un nombre impressionnant de mesures. Les secteurs "porteurs d'emplois" sont connus: l'UE doit se donner les moyens de transformer les emplois virtuels en emplois réels (par la formation, les progrès scientifiques, l'accès généralisé à Internet), de rendre plus aisé le travail des femmes... Pas la peine de continuer, car poursuivre cette énumération signifierait reprendre le programme de Lisbonne. Limitons-nous donc à ajouter la considération supplémentaire déjà esquissée à celles qui forment la base doctrinaire de ce programme, à savoir que le taux d'emploi en hausse démentirait les calculs farfelus de l'ONU, en mettant les Européens en mesure de sauver eux-mêmes leur civilisation et le "modèle social" qui l'accompagne.
Clarifications autrichiennes, quelques mesquineries belges. La rencontre de la semaine dernière entre la Commission européenne et le président d'Autriche Thomas Klestil a apporté un peu de clarté dans l'affaire délicate et gênante des relations entre le gouvernement autrichien actuel, les gouvernements des autres Etats membres et les autorités communautaires. Pour éviter d'être répétitifs, nous renvoyons les lecteurs au compte-rendu de la conférence de presse Prodi/Klestil (dans notre bulletin daté du 9 mars, pp.3/4). Romano Prodi a confirmé son appui à la prise de position des "Quatorze" à propos des relations bilatérales, tout en réaffirmant que, de son côté, la Commission a le devoir de garantir le fonctionnement des Institutions et que l'Autriche sera jugée exclusivement sur ses actes et comportements. La Commission sera inflexible contre toute violation des "valeurs de l'Europe", mais veillera en même temps à garantir les droits des citoyens et des entreprises autrichiens contre toute discrimination.
La dernière phrase pourrait se référer en particulier à certains comportements constatés en Belgique, où certains censeurs ne donnent pas l'impression de vouloir prendre leurs distances à l'égard de mouvements et d'idées politiques inadmissibles dans notre Europe, mais de jeter l'anathème sur un peuple et une civilisation. Comment définir le fait d'exclure l'organisme du tourisme autrichien du "Salon du tourisme" de Bruxelles? De refuser dans la capitale de l'Europe les courses en taxi vers l'ambassade et la Représentation permanente autrichiennes? D'annuler les vacances de neige en Autriche pour les écoliers wallons? Ces "mesquineries" (pour reprendre le terme utilisé plus haut, avec le doute qu'il soit trop gentil) me posent même un cas de conscience personnel. J'ai un neveu de 5 ans qui adore les animaux: pourrais-je l'amener encore au zoo d'Anvers, vu que le Vlaams Blok a recueilli dans cette ville les 28% des voix, davantage que le parti de M.Haider en Autriche? Ou bien dois-je craindre qu'il puisse être contaminé? Les animaux du zoo ne risquent-ils pas d'être aussi dangereux pour la santé politique de nos enfants que la neige autrichienne pour celle des enfants wallons?
On aura peut-être compris que j'apprécie modérément les attitudes qui - face à une vicissitude électorale dont, d'ici quelques années, on aura oublié même le souvenir- reviennent à mettre en cause l'âme de l'Autriche, sa civilisation, ses traditions, l'accueil de ses habitants. Dès que j'en aurai le loisir, j'entends me rendre à Vienne, non pas pour des réunions ou des cérémonies mais pour une sorte de pèlerinage à ce qui subsiste des souvenirs de Franz Schubert, le plus adorable et fraternel des génies de la musique. Et pour faire échec à M.Haider et à ses idées, je ne suivrais certes pas la "recette belge" mais je ferais confiance à l'Europe. Oui, à l'Europe, dont la pression a déjà amené le gouvernement autrichien à souscrire solennellement une déclaration qui doit satisfaire tous les démocrates et tous les pro-européens, et M. Haider lui-même à renoncer à être à la tête de son parti. Aucun acte raciste et antidémocratique n'est aujourd'hui possible de la part du gouvernement autrichien, sous peine de risquer de perdre ses droits de vote au sein des Institutions communautaires. Voici la vraie garantie. Et quant aux élections, il revient aux partis démocratiques d'être suffisamment attractifs et sensibles aux aspirations des gens pour réduire progressivement le pourcentage des électeurs du FPÖ de 27% à 10% environ (qui correspond au pourcentage des vrais extrémistes en Europe). Ceci arrivera d'ici un nombre raisonnable d'années, si les démocrates et les pro-européens font ce qu'ils doivent. M.Klestil a annoncé que, dans le dernier sondage, les deux tiers des Autrichiens se sont prononcés pour l'Europe (malgré les efforts de certains Belges et de quelques autres pour leur faire changer d'avis). Pourquoi ne pas avoir confiance dans la signification de l'unité européenne et dans les valeurs européennes?
Maintenant que le "livre blanc" sur la réforme de la Commission est là... C'est avec soulagement que j'ai accueilli l'approbation par la Commission de son "livre blanc" sur la réforme interne. Soulagement à cause de tout ce que la réforme pourra apporter de positif, mais aussi parce que cet aspect pourrait à l'avenir occuper un peu moins de place dans les affaires communautaires.
J'ai, depuis le départ, considéré comme excessif le tintamarre fait autour de quelques cas de corruption et d'indélicatesse parmi les fonctionnaires européens. Certains comportements ont été répréhensibles, parfois même inqualifiables, et les responsables ne méritent aucune indulgence. De même, il est heureux que les événements aient amené la Commission à concevoir l'ambition de faire de l'administration communautaire la meilleure du monde. Mais, à un moment donné, l'opinion publique a reçu une image délirante de la réalité bruxelloise, présentée comme une sorte de royaume du gaspillage et des abus, une bande de fainéants qui s'appropriaient le fruit du travail des peuples européens pour le détourner à leur avantage. En réalité, même les célèbres "experts indépendants" avaient, dans leur deuxième rapport, souligné que l'eurocratie représentait un patrimoine de l'Union, précieux parce qu'utile, et dont l'Europe pouvait être fière.
Le langage utilisé par la Commission pour annoncer ses intentions de réforme donnait parfois l'impression de faire écho à l'image tordue de la réalité de la fonction publique européenne. Son langage avait quelque chose d'apocalyptique, annonçant une palingénésie et une purification, comme si auparavant n'avait existé que l'ignominie. La réforme était présentée comme la tâche prioritaire d'une nouvelle ère, la rédemption. Je me demandais parfois tout simplement si quelqu'un n'avait pas lu un peu trop, dans les hautes sphères, une certaine presse anglaise et allemande.
A présent, la réforme est lancée, et il faudra trois ans pour la réaliser; nous pouvons espérer que sa place dans les affaires de l'Europe deviendra plus équilibrée. Importante, mais raisonnable. Les intérêts et les aspirations des Européens, le rôle de l'Europe dans le monde, la sauvegarde des valeurs de l'Europe et de son modèle social: voilà ce qui compte. Pour avancer dans ces domaines, une Commission efficace et une fonction publique européenne partiellement révisée sont essentielles, j'en conviens. Mais n'inversons pas l'ordre des priorités. Ferdinando Riccardi