Jan Moström est le président d'Euromines, l'Association européenne des industries minières, des minerais métalliques et des minéraux industriels, et le PDG de LKAB, l'une des plus grandes entreprises minières de l'UE. Le 11 février, à Anvers, à la veille de la ‘retraite’ informelle d’Alden Biesen (EUROPE 13807/1), il avait a expliqué à Agence Europe les principaux défis et attentes, notamment la nécessité d'accélérer les procédures d'autorisation et de s'attaquer au problème des prix de l'énergie et des matières premières critiques. (Entretien réalisé par Solenn Paulic).
Agence Europe - Euromines s'est également jointe à l'appel d'Anvers pour renforcer la compétitivité et s'attaquer au problème des prix de l'électricité. Quels sont vos défis ?
Jan Moström - Notre industrie repose depuis longtemps sur deux piliers : l'exportation massive de produits finis et l'importation de combustibles fossiles et de matières premières relativement bon marché (concentrés métalliques, métaux et minéraux). Cela nous a permis de développer une industrie européenne très performante.
Mais la concentration, voire la manipulation de l'offre et des prix mondiaux de plusieurs de ces matières premières, notamment les matières premières critiques, est devenue problématique. De plus, la guerre en Ukraine a fait grimper les coûts de l'énergie.
Les États-Unis, un allié proche et partenaire commercial, nous ont aussi imposé des droits de douane. La situation a donc radicalement changé. Le marché intérieur est en pleine transformation. La manipulation des marchés et l'absence de règles du jeu équitables exposent l'industrie européenne à une concurrence déloyale et à des problèmes de sécurité d'approvisionnement dans un monde où le commerce est instrumentalisé à des fins géopolitiques.
Le défi pour l'UE est donc de réduire les risques et de garantir des chaînes de valeur résilientes au sein du marché intérieur, couvrant l'ensemble du processus, des matières premières aux produits finis.
Une solution possible est le « Fabriqué en Europe », ou plus précisément « l'approvisionnement en Europe », mais sans pour autant en faire un bouc émissaire protectionniste. En ce qui concerne les minéraux critiques et l'exploitation minière, des mesures doivent être prises si nous ne voulons pas maintenir nos dépendances actuelles.
Mais pour faciliter les opérations minières, plusieurs problèmes doivent d'abord être résolus, le premier étant les procédures d'autorisation. La législation européenne est devenue de plus en plus complexe et, dans de nombreux cas, les États membres l'ont même appliquée de manière excessive. Les procédures ne sont ni prévisibles ni transparentes, ce qui signifie que lorsque les exploitants commencent à demander un permis, ils ne savent pas si cela prendra un an, cinq ans, dix ans, quinze ans, ni même si le projet obtiendra un jour le permis ! Et, bien sûr, si l'on veut investir massivement - car l'exploitation minière exige des capitaux énormes -, il faut de la prévisibilité, une base solide pour les investissements.
Il ne s'agit pas de revoir à la baisse nos ambitions environnementales, mais nous devons nous attaquer à la complexité et à la bureaucratie des procédures.
Le deuxième aspect est la tarification. Pour certains matériaux critiques, comme je l'ai mentionné, le prix du marché mondial peut être fortement manipulé par la Chine, et les États-Unis investissent massivement des fonds publics dans la construction de chaînes de valeur concurrentes.
Il n'y a pas de marché libre et il n'y en aura pas avant des décennies, quoique nous le souhaitions. Nous observons le même phénomène dans d'autres secteurs manufacturiers.
La transition vers des matériaux et des technologies écologiques entraînera aussi une hausse des coûts de production. Comment garantir alors des conditions de concurrence équitables lorsque des producteurs monopolistiques contrôlent la fixation des prix des matières premières et des composants dont nous avons besoin ? C'est précisément ce sur quoi nous insistons auprès de la Commission.
Nous devons trouver un mécanisme de tarification pour les matériaux critiques afin de garantir des investissements durables et conformes à nos exigences de vigilance.
Une « préférence européenne » serait donc avantageuse pour le secteur minier européen ?
Un exemple très simple permet de comparer. Le fer sans carbone possède la même structure atomique que le fer produit dans un haut fourneau classique au coke. Par conséquent, le produit final est indiscernable. On peut différencier une voiture électrique d'une voiture à moteur thermique, mais ce n'est pas le cas ici.
C’est pourquoi il est urgent de trouver un moyen de différencier l’acier vert ou acier sans carbone des autres types d’acier et de garantir les investissements dans la production verte.
Pour la production européenne de matières premières, nous souhaitons attirer davantage d’investisseurs. Une option consiste à garantir l’origine. C’est là que le « Fabriqué en Europe », le contenu local et les prix minimum entrent en jeu : comme mécanismes pour protéger et garantir des investissements durables répondant aux critères de durabilité.
Personne ne souhaite investir, sans garanties, des fonds privés dans un secteur où les États chinois et américain viennent en soutien de tous les concurrents. Ces secteurs seront régis par la politique de sécurité et la géopolitique pendant des décennies.
Alors, soit nous jouons le jeu et abandonnons les principes du 'libre marché', soit nous continuons de faire confiance dans le fait que l’industrie européenne aura toujours accès, par exemple, aux terres rares que la Chine domine aujourd’hui.
Il y a eu une certaine amélioration pour notre secteur ces derniers mois, en particulier avec RESourceEU, c'est un bon début, mais c'est encore beaucoup trop lent. La Chine a une longueur d'avance et les États-Unis ont accéléré. Et nous démarrons à peine.
La Commission prévoit un nouveau partenariat stratégique avec les États-Unis et le Japon dans le domaine des matériaux critiques. Avez-vous un intérêt particulier pour cette future alliance mondiale sur les minéraux ?
Le Japon a appris à ses dépens par le passé la dépendance de son industrie automobile à l'égard des matériaux chinois et s'est efforcé d'y remédier. Les États-Unis agissent désormais avec force pour sécuriser leur propre approvisionnement en ces matériaux. Nous devons donc être prudents et ne pas remplacer une dépendance par une autre, comme l'UE l'a fait avec le gaz.
Nous ne devons pas, pour ainsi dire, transférer notre dépendance à l'égard de la Chine pour les matières premières critiques vers les États-Unis. Davantage d'acteurs seraient bien plus judicieux.
L'Europe doit également développer sa propre production pour garantir la résilience des chaînes de valeur à cet égard. L'esprit de ce nouveau partenariat est bon, même s'il n'est pas encore très concret. Nous avons déjà quatorze partenariats sur les matières premières dans le monde. Mais si l'objectif est de trouver des marchés alternatifs et de lutter contre la domination monopolistique, alors ce serait positif.