Pour la Présidence danoise du Conseil de l’Union européenne, il reste quelque sept semaines utiles. Ensuite, au 1er janvier 2026, après un grand État d’Europe centrale et un État de taille moyenne et du nord-ouest, ce sera le tour d’une petite île méditerranéenne, où vivent près de 940 000 habitants, séparés par une démarcation entre deux territoires depuis plus de cinquante ans. Le trio de Présidences polonaise, danoise et chypriote s’était déjà déployé de juillet 2011 à décembre 2012, mais le contexte était bien différent. La crise financière frappait la zone euro, spécialement en Grèce, mais aussi à Chypre. Notre continent restait en paix.
Le programme de la Présidence chypriote n’est pas encore rendu public. L’on peut cependant affirmer, sans risque d’erreur, que la tonalité dominante du prochain semestre restera l’autonomie stratégique de l’Europe, dans ses dimensions militaire et économique, avec le maintien du soutien à l’Ukraine. S’y inviteront, bien sûr, la vague de simplifications législatives et le futur cadre financier pluriannuel ainsi que les reliquats de la Présidence sortante. Où serait la différence ? La position géopolitique de l’État à la manœuvre nourrira une volonté d’orienter davantage la gouvernance européenne vers la Méditerranée, les Balkans et le Proche-Orient, où la paix n’est pas encore acquise.
Dans une longue interview accordée à Euronews le 24 octobre, le président de la République de Chypre (qui en est aussi le chef de gouvernement), Nikos Christodoulides, a fourni des informations intéressantes. Élu en février 2023 à une confortable majorité, cet historien de formation possède une riche culture politique et un solide réseau de relations dans sa région comme au sein de l’Union. Le 13 octobre, il avait été invité à Charm el-Cheikh au milieu d’une pléiade de dirigeants puissants, dont le président des États-Unis et celui du Conseil européen (EUROPE 13729/12). C’est que Chypre est toute proche de l’Égypte, d’Israël, de Gaza, du Liban, de la Jordanie… et surtout, que son président a assimilé les équations spécifiques de tous ces pays.
Nikos Christodoulides a plaidé ardemment, sur Euronews, pour un rôle accru de l’Union européenne dans la résolution du conflit israélo-palestinien, qui passe impérativement, selon lui, par une solution à deux États. Chypre peut participer pratiquement à la paix, notamment en tant que corridor humanitaire et, à l’avenir, en offrant une logistique de transports pour la reconstruction de Gaza.
Par ailleurs, le président chypriote a affirmé que l’Europe avait besoin d’immigrations légales et que le problème des immigrations illégales devait être réduit par des coopérations approfondies avec les pays d’origine. Il s’est fermement prononcé pour une accélération de l’élargissement de l’UE, en commençant par le Monténégro. Il a également pris position en faveur d’une solidarité continue avec l’Ukraine, qui concerne tous les Européens.
Loin d’éluder le défi du futur cadre financier pluriannuel, il considère que celui-ci doit refléter clairement les priorités politiques de l’Union, de telle sorte qu’il soit compréhensible par le citoyen de base. Récusant toute politique d’austérité, il a plaidé pour une politique fiscale responsable, une baisse conjointe de la dette publique et du chômage. Celui-ci, à Chypre, est sous les 5%.
Membre de la zone euro depuis 2008, l’île s’apprête à rejoindre l’Espace Schengen. Le PIB par habitant demeure inférieur à la moyenne européenne. Les aides de l’Union européenne restent bienvenues. Avec celle-ci, Chypre importe sensiblement plus (60%) qu’elle n’exporte (30%). Après avoir été au bord de la faillite en 2012, le pays s’est redressé avec l’appui de l’UE, de la BCE et du FMI. Son économie est fondée largement sur le secteur tertiaire et le tourisme, qui est florissant. Sa marine marchande constitue la troisième flotte européenne. Le pays est ouvert aux investisseurs étrangers et n’a pas tout à fait abandonné la pratique répréhensible des ‘visas dorés’ (EUROPE 13712/11).
L’éducation est de bonne réputation et Chypre participe au programme Erasmus+. En 2030, il y a aura une 'Capitale européenne de la culture' sur le territoire de la partie grecque ; Larnaka et Limassol restent dans la course ; le choix du jury sera connu en décembre (EUROPE 13736/32). Pour les raisons exposées plus bas, je parierais pour la ville la plus au nord.
Le point le plus noir reste la division de l’île depuis plus de cinquante ans. Après l’indépendance acquise en 1960, des tensions se manifestèrent entre les citoyens grecs, majoritaires, et les Turcs, minoritaires. Le régime grec des colonels tenta, en 1974, un coup d’État destiné à ancrer Chypre dans l’orbite hellénique, ce qui eut pour effet une rapide et forte intervention militaire de la Turquie, qui occupa le nord de l’île. Cette évolution entraîna des transferts de population et des tueries. Une ligne de démarcation entre les deux parties de l’île s’affirma, traversant la capitale, Nicosie. Cette ‘ligne verte’ est démilitarisée, mais contrôlée par une force des Nations unies.
Avec l’appui de la Turquie, fut proclamée, en 1983, la République turque de Chypre du Nord, qui n’a jamais été reconnue au plan international (sauf par Ankara). Cette situation s’est consolidée au fil des ans. L’ONU ne ménagea pas ses efforts pour mettre autour de la table les frères ennemis. Un plan soutenu par le secrétaire général, Kofi Annan, fut agréé par les deux parties, mais rejeté lors d’un référendum en 2004.
La même année, faisant suite à une demande d’adhésion déposée en 1990 et à l’accord du Conseil de l’UE donné en 1995, Chypre devint membre de l’Union européenne. De ce fait, toute l’île était réputée membre, mais le droit communautaire ne s’appliquait pas à la République du nord. Actuellement, les Chypriotes turcs qui possèdent des documents de voyage de l’UE ou qui remplissent les conditions pour en obtenir ont le statut de citoyen de l’Union.
Les Nations unies reprirent leurs efforts en 2008. La Suisse hébergea les négociateurs. Les années passèrent. Le refus d’Ankara de retirer ses troupes bloquait tout chaque fois. L’on butait aussi sur la possibilité, pour les personnes déplacées en 1974, de retourner dans leur village d’origine. En 2020, l’élection, au nord, d’un président nationaliste, Ersin Tatar, favorable, comme Ankara, à une solution à deux États indépendants, gela les perspectives.
Pendant ce temps, l’Union européenne exprimait, de façon récurrente, sa ‘vive préoccupation’ à propos de forages illégaux pratiqués par la Turquie dans les eaux territoriales, mais elle marquait aussi des points dans les esprits, des deux côtés.
En effet, un règlement européen, entré en vigueur en 2004, favorisa les échanges et les passages sur la ‘ligne verte’. L’on procéda à des comptages. Au bout de 20 ans, les franchissements dans les deux sens s’élevaient à 64 millions, soit une moyenne annuelle de 3,2 millions par an. Toutefois, pour la seule année 2024, ils furent plus de 7 millions. Il faut y voir un rapprochement effectif des populations. De plus, au lieu de snober la partie nord de Chypre, la Commission décida, dès 2006, de lui consacrer un instrument de soutien économique, y compris pour les étudiants chypriotes turcs qui voulaient partir en séjour Erasmus. Ces fonds s’élevaient à près de 40 millions d’euros pour la seule année 2024 (EUROPE 13671/12). Cette politique a pourtant ses limites : elle n’empêche pas les incidents entre les deux communautés. Récemment, cinq citoyens chypriotes grecs, qui visitaient leurs biens ancestraux dans le nord, furent arrêtés et détenus. L’affaire émut le Parlement européen au point de voter une résolution le mois dernier (EUROPE 13707/9).
Le 20 mars 2025, après une rencontre informelle à Genève, le président Christodoulides déclara, à la veille du Conseil européen, que les deux parties étaient d’accord pour que les Nations unies nomment un envoyé spécial chargé d’organiser la reprise des négociations (EUROPE 13604/10). Madame Maria Angela Holguin Cuéllar fut nommée. Dans la foulée, la Commission désigna, comme envoyé spécial de l’UE pour Chypre, l’ancien commissaire européen Johannes Hahn (EUROPE 13640/24).
Pourtant, c’est du côté turc que vient de se produire l’événement décisif. Le 19 octobre, à l’élection présidentielle, le tenant du titre, Ersin Tatar, se vit refuser un second mandat. Il fut sévèrement battu par le candidat de l’opposition, Tufan Erhürman, qui l’emporta avec près de 63% des voix. Pour les nationalistes et pour président Erdoğan, ce fut un revers important.
Né en 1970 à Nicosie, le nouveau président étudia à l’université d’Ankara, où il obtint son doctorat en droit. Il enseigna dans plusieurs universités. Devenu leader du Parti républicain turc, il fut élu et réélu au Parlement de la République du nord. Briguant la présidence, il mena une campagne nettement favorable à la réunification de l’île. Un vent d’optimisme se leva alors de l’autre côté de la ‘ligne verte’.
Dans son entretien avec Euronews, le président Christodoulides se déclara optimiste et prêt à négocier immédiatement avec le vainqueur. Le modèle qui pourrait être retenu serait un État fédéral bizonal et bicommunautaire. Bien sûr, il faudrait sans doute que la Turquie retire progressivement ses troupes. C’est pourquoi Tufan Erhürman s’est empressé de dire qu’il travaillerait ‘en étroite concertation avec la Turquie’. Pour celle-ci, des formes de compensation devraient être imaginées. Au demeurant, il semble bien que le président Erdoğan aspire de plus en plus à jouer un rôle clé prioritairement au Moyen-Orient et dans le Caucase.
Les pièces de ce nouveau jeu d’échecs peuvent donc se mettre en place. Ce serait politiquement formidable pour la Présidence chypriote du Conseil de l’UE d’avoir aussi à son actif un succès, presque inespéré, par la réunification de l’île, et de pouvoir parler aussi, à Bruxelles et à Strasbourg, au nom des Chypriotes turcs.
Alors que les dirigeants de l’Union européenne, après avoir été impuissants à stopper les massacres, n’ont pas été les artisans du plan de paix au Proche-Orient, il serait désespérant qu’ils ne saisissent pas l’occasion de pacifier durablement la population chypriote tout entière et de lui offrir de nouvelles perspectives. Ce ne serait pas seulement un succès diplomatique. Ce ne serait pas qu’un signal majeur aux pays méditerranéens, notamment ceux qui sont candidats à l’adhésion.
L’on pourrait parler – enfin – de grandeur.
Renaud Denuit