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Bulletin Quotidien Europe N° 13736
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N° 138

Chroniques européennes

L’éditorialiste du Bulletin Quotidien d’Agence Europe, Renaud Denuit, vient de réunir en trois volumes un ensemble de chroniques publiées dans différentes revues, en particulier la Revue générale (francophone belge) ainsi que dans la rubrique Repères du BQE, auxquelles s’ajoutent quelques textes de conférences données par l’auteur.

Le premier volume de ces Chroniques européennes, intitulé Contre la médiocrité politique, contient des textes parus entre 2002 et mai 2019. Il commence par une réflexion philosophique et se termine dans la symbolique par une belle évocation de l’hymne européen. On y trouve des articles traitant de la culture, des migrations, de la citoyenneté, la recherche, etc. Mais, explique Renaud, « c’est surtout le fonctionnement des institutions et leur possible [et nécessaire] démocratisation qui font l’objet d’une approche récurrente, justifiant le titre du volume ». Intitulé Les sursauts de l’Union, le deuxième volume rassemble des textes publiés entre mai 2019 et octobre 2021. Il est consacré aux réponses aux crises et nouveaux défis, dont le Brexit, la contestation de l’État de droit et ses violations, le changement climatique et le déclin de la biodiversité, la pandémie, la progression de l’euroscepticisme, entre autres. Entre révolte et espoir complète cette trilogie en couvrant la période qui va de novembre 2021 à décembre 2023, avec des textes qui traitent de la guerre en Ukraine, des élargissements potentiels et de la défense ou encore de l’architecture institutionnelle, avec notamment une proposition de réduction de la taille de la Commission européenne, et de l’Europe sociale.

Cette somme – 851 pages au total – ne saurait être résumée. Nous faisons donc le choix d’évoquer trois textes, choisis de façon totalement subjective, en espérant qu’ils puissent attirer l’attention des lecteurs de cette rubrique. Les historiens, amateurs comme professionnels, y trouveront, un peu à l’instar des chroniques médiévales, matière à leurs travaux. D’autres pourront y picorer des textes en fonction de leurs intérêts thématiques. Et pour beaucoup, étudiants ou citoyens « ordinaires » percevant les institutions et les politiques européennes comme inaccessibles, ces textes se révéleront être une porte d’entrée, parce que Renaud y fait œuvre de pédagogie.

Guérir l’Union européenne par la démocratie est un article publié en mars 2014 dans la Revue générale par Renaud Denuit et son fils François. Les auteurs y évoquent quatre exemples parfaitement contre-productifs du fonctionnement top-down de l’Union, à commencer par le grand élargissement (12 pays supplémentaires de 2004 à 2007) qui n’a pas été présenté aux peuples de l’Europe des 15 comme « une finalité dans laquelle ils pussent se retrouver ni dans laquelle ils eussent, d’une façon ou d’une autre, à s’impliquer ». « Non seulement ils ne furent pas consultés, mais ni les dirigeants européens de l’époque ni les dirigeants nationaux ne les convainquirent des fruits de l’opération. C’est pourquoi, même si cet élargissement était fondé géopolitiquement, voire éthiquement, la conscience populaire ouest-européenne ne se l’est pas encore approprié », soulignent-ils.

« La stratégie de Lisbonne de 2000, censée faire de l’Union une ‘Europe de la connaissance’ et la zone la plus compétitive du monde est un autre contre-exemple », poursuivent Renaud et François Denuit. « Certes, elle fixait une date limite (2010), mais elle n’avait aucun cadre juridique contraignant. Elle se dilua dans des mécanismes de coopération bureaucratiques. L’objectif lui-même échappait à l’entendement du grand nombre et l’on douta même qu’il eût une dimension collective, le volet social en étant le parent pauvre », écrivent-ils dans une manière d’euphémisme encore bien trop généreux !

Autre constat : « Les innovations institutionnelles engrangées depuis le traité de Nice (2001) […] sont loin d’être négligeables. Pourtant, elles sont passées au-dessus des têtes des citoyens et, de surcroît, sont parfois perçues comme contre-productives ; elles n’ont pas désamorcé l’argument du déficit démocratique de l’Union ».

« Enfin, la gestion de la crise de la zone euro fut tellement pitoyable qu’il est inutile de s’y attarder. C’est presque, point par point, le contraire de la recette du succès, qui a été appliqué : aucune perspective offerte aux populations, un bricolage permanent, une addition d’agendas nationaux au lieu d’un calendrier commun, une communication foireuse, des méthodes autoritaires, un traité très ciblé, mais politiquement insuffisant, élaboré selon la méthode top-down – exactement l’inverse de celle utilisée par la Convention dix ans plus tôt. Dans la fuite en avant, nous avons, du point de vue de la modernité et de la démocratie, gravement reculé », notent encore les auteurs, en appelant à un sursaut. Avec deux propositions « simples, compréhensibles par tout le monde, révolutionnaires à certains égards, mais réalisables si elles font l’objet d’une volonté politique, d’un calendrier d’exécution et d’un cadre juridiquement contraignant », à savoir : l’instauration d’un revenu inconditionnel de base pour tous les citoyens de l’Union européenne – autrement dit, la mesure de démocratie sociale au plus grand potentiel mobilisateur en faveur de l’Union – et l’élection d’un président de l’Union au suffrage universel direct de tous les citoyens européens, nécessairement accompagnée d’une simplification du système institutionnel de l’UE et seule à même de donner chair à la démocratie européenne.

La place de l’action culturelle dans la construction européenne est le texte d’une conférence de Renaud Denuit donnée à l’Université catholique de Lyon le 15 novembre 2021. Il y rappelle que « l’action culturelle commença avec le Conseil de l’Europe ». « On lui doit la convention culturelle de 1954, puis d’autres conventions, la création d’un fonds pour le cinéma baptisé Eurimages et celle d’un observatoire européen de l’audiovisuel, des initiatives pour valoriser le patrimoine, la création d’un réseau pour la professionnalisation du management des actions culturelles, l’adoption du drapeau et de l’hymne européen, des actions en faveur du dialogue interculturel, etc. L’étroitesse des moyens budgétaires, le caractère faiblement contraignant des conventions et d’autres priorités que la culture limitent le bilan de cette organisation, qui se sera révélé un enthousiaste pionnier », écrit-il. Mais il fallut attendre 1989 et la directive « Télévision sans frontières » pour que la Communauté investisse concrètement le domaine de la culture. Avec de premiers quotas : au moins 50% du temps de diffusion consacrés aux œuvres européennes et au moins 10% du temps d’antenne ou du budget de programmation réservés aux producteurs indépendants. 1990 vit la naissance du programme MEDIA, doté de 200 millions d’écus. Il fallut attendre dix ans de plus pour voir apparaître le programme Culture 2000, qui deviendra Europe créative en 2013. Pour autant, la culture n’en demeure pas moins un parent pauvre, réduit à la portion congrue : dans l’actuel cadre financier pluriannuel, « avec, chaque année, 340 millions d’euros dans un budget général de l’UE s’élevant à 153 milliards (hors plan de relance post-Covid-19), l’enveloppe annuelle du programme Europe créative actuel dépasse à peine 0,2% du budget général ».

Terminons ce tour d’horizon par un article publié au quatrième trimestre 2023 dans la revue Apropos (bulletin de liaison de la section belge de l’Association internationale des Anciens de l’Union européenne). Renaud nous y fait remonter le temps jusqu’en 1930 et la rédaction par Alexis Leger, alias Saint-John Perse, en littérature, du Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne, qui fut présenté, le 17 mai 1930 devant l’Assemblée générale de la Société des Nations, à Genève, par Aristide Briand. Sans grand succès. Divisé en quatre parties, le texte s’ouvrait sur « la nécessité d’un pacte d’ordre général, si élémentaire fût-il, pour affirmer le principe de l’union morale européenne et de consacrer solennellement le fait de la solidarité instituée entre États européens ». « En conclusion, le mémorandum insistait sur ‘la recherche d’un simple lien fédéral à instituer entre gouvernements européens’ qui permettrait ‘l’organisation de la paix européenne et l’aménagement rationnel des forces vitales de l’Europe’. Et l’auteur d’ajouter cette péroraison : ‘S’unir pour vivre et prospérer : telle est la stricte nécessité devant laquelle se trouvent désormais les Nations d’Europe’. Par malheur, ce projet n’eut pas de suite, mais son lexique résonne aujourd’hui d’une étonnante actualité », écrit Renaud, non sans raison. (Olivier Jehin)

Renaud Denuit. Contre la médiocrité politique (Chroniques européennes, volume 1). ISBN : 978-2-3365-4111-2. 275 pages. 28,00 € ; Les sursauts de l’Union (Chroniques européennes, volume 2). ISBN : 978-2-3365-4114-3. 284 pages. 29,00 € ; Entre révolte et espoir (Chroniques européennes, volume 3). ISBN : 978-2-3365-4117-4. 292 pages. 30,00 €. Les trois volumes sont parus chez L’Harmattan, dans la collection « Questionner l’Europe ».

Low Trust

Dans ce Cahier de Chaillot, l’institut de sécurité de l’Union européenne constate l’état de détérioration de la relation transatlantique depuis l’investiture de Donald Trump, le 20 janvier 2025, et avance quelques pistes pour naviguer dans les eaux troubles d’une présidence marquée par un comportement volatil et imprévisible.

Selon une étude du Pew Research Center datant de juin 2025, la perception que les opinions publiques ont des États-Unis s’est considérablement dégradée. Dans l’Union : de 86% d’opinions favorables à 55% en Pologne, de 47 à 19% en Suède, de 49 à 29% aux Pays-Bas, 31% en Espagne, 33% en Allemagne ; seuls les Hongrois saluent le deuxième mandat de Donald Trump, avec 60% d’opinions favorables en 2025, contre 52% en 2024. La même chose vaut ailleurs dans le monde, la chute étant la plus forte au Mexique, 29% d’opinions favorables, contre 61% en 2024, et au Canada, 34% en 2025, contre 54% en 2024.

« La prochaine stratégie de défense nationale [des États-Unis] donnera la priorité à ‘la défense du territoire américain, y compris l'espace aérien et les frontières des États-Unis, et à la dissuasion de la Chine dans la région indopacifique’. Des directives internes publiées en mars indiquent que les États-Unis ne devraient pas envoyer d’importants renforts en Europe en cas d’attaque russe », rappelle Luigi Scazzieri. Avant d’ajouter : « Premièrement, on craint que les États-Unis réduisent leur présence militaire en Europe, en procédant à des coupes importantes ou non coordonnées. Les Européens auraient du mal à compenser des réductions rapides et à grande échelle, car les forces américaines constituent l'épine dorsale de l'OTAN et les armées européennes ne disposent pas de nombreuses capacités clés, telles que les moyens de renseignement, de commandement et de contrôle. Deuxièmement, les Européens craignent que l'ambiguïté rhétorique de Trump sur l'OTAN et ses politiques conflictuelles envers ses alliés ne sapent la confiance dans la dissuasion nucléaire étendue de l’Amérique, même si les officiels US n’ont pas explicitement remis en question cette garantie nucléaire. Les coupes dans les forces conventionnelles américaines en Europe, combinées aux doutes croissants sur la crédibilité du parapluie nucléaire, pourraient ouvrir une fenêtre d'opportunité pour Moscou afin de tester les défenses européennes. Troisièmement, de nombreux Européens s'inquiètent de leur dépendance vis-à-vis des équipements militaires et des renseignements américains ».

La part des armes importée des US se situe actuellement à 50% des acquisitions, constate aussi l’auteur, en soulignant que le chemin vers davantage d’achats européens est encore long.

Ondrej Ditrych revient sur le dossier ukrainien. À la suite de l’échec patent de la rencontre d’Anchorage entre Trump et Poutine, le président ukrainien, avec l’aide de l’initiative PURL de l’OTAN et l’accord des Européens pour acheter des armes aux États-Unis, a réussi à obtenir un nouveau flux de matériels en provenance des USA, mais « des doutes subsistent sur les capacités industrielles US et donc le calendrier des livraisons », note l’auteur. « De plus, de nouveaux revirements politiques de la part de Trump restent toujours possibles, soutenus par [ceux qui préfèrent] donner la priorité au stockage d'armes sur le territoire national, d'autant plus que la Chine continue d'imposer des restrictions sur l'approvisionnement des producteurs militaires américains en minéraux essentiels », souligne Ditrych. Des restrictions qui affectent aussi les Européens. Selon l’auteur, une autre pomme de discorde entre Européens et Américains pourrait d’ailleurs être à l’avenir l’accès aux matières premières critiques du sous-sol ukrainien.

Parmi les pistes suggérées par l’auteur, il y a la nécessité pour les États participant à la coalition des volontaires d’anticiper des solutions (renforcement de leur production et utilisation du modèle danois de soutien à la production d’armes en Ukraine) dans le cas où la fourniture d’armes américaine viendrait à cesser. L’auteur propose aussi un ‘Plan Marshall 2.0’ pour la reconstruction de l’Ukraine, qui pourrait être lancé par l’Union européenne, en invitant les États-Unis à y participer.

S’agissant de la Chine, « l'UE devrait se concentrer sur ses propres intérêts plutôt que d'adapter sa politique chinoise pour satisfaire Trump, comme certains observateurs le suggèrent, tout en cherchant à montrer aux États-Unis que la coopération sectorielle peut profiter aux deux parties dans des domaines tels que la lutte contre surcapacité chinoise, la sauvegarde de la sécurité économique et la projection de puissance en Eurasie. Dans le même temps, elle doit être prête à défendre ses intérêts vis-à-vis de Pékin de manière indépendante, en collaborant avec des partenaires partageant les mêmes idées à travers le monde et au Congrès », explique Tim Rühlig.

C’est sans doute sur le front de la lutte contre la désinformation et la manipulation que la nouvelle administration américaine a creusé un fossé insondable. Leonardo De Agostini revient sur la fermeture de toutes les agences américaines ou bureaux au sein de celles-ci, chargés de cette lutte, alors que la Russie accentue ses campagnes de désinformation dans l’Union et son voisinage. Dans ce contexte, il estime que l’Union devrait : (1) continuer lorsque c’est possible, notamment vis-à-vis des activités chinoises, à chercher à établir une coopération avec les États-Unis ; (2) construire et diriger des coalitions avec le Royaume-Uni ; (3) compenser la réduction de l’aide américaine dans le voisinage oriental et les Balkans et, comme l’a proposé la Haute Représentante, assurer le financement à long terme de Radio Free Europe/Radio Liberty ; (4) occuper de façon proactive l’espace médiatique international, en particulier numérique, pour contrer l’influence russe et chinoise.

Bien d’autres contributions complètent ce Cahier de Chaillot, avec notamment des analyses de Clothilde Bômont sur les divisions transatlantiques concernant les tech, de Caspar Hobhouse sur la politique climatique, ou encore de Rossella Marangio sur la politique transactionnelle américaine en Afrique. (OJ)

Giuseppe Spatafora, Steven Everts, Alice Eckman (sous la direction de). Low Trust – Navigating transatlantic relations under Trump 2.0. Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (EUISS). Cahier de Chaillot 187, octobre 2025. ISBN : 978-9-2946-2432-1. 92 pages. Ce rapport peut être téléchargé gratuitement à partir du site de l’institut : https://aeur.eu/f/J20

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