Visée par deux nouvelles motions de censure, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a une nouvelle fois tenté, lundi 6 octobre, de rallier les eurodéputés susceptibles de lui retirer leur confiance. Trois mois après le rejet par le Parlement européen d’une première tentative de censure (EUROPE 13678/1), Mme von der Leyen a réitéré son appel à l’unité des Européens et s'est positionnée en garante de stabilité face aux menaces extérieures.
« L’Europe est en état d’alerte maximale », a mis en garde la présidente, évoquant des « incursions téméraires » dans l'espace aérien européen, des « tentatives de coercition économique », des « attaques impitoyables contre l’Ukraine » ou encore des « menaces directes » visant la sécurité de l'UE.
Mme von der Leyen a réitéré un appel à l'unité, déjà formulé dans son discours de rentrée sur l'État de l'Union, début septembre. « L’objectif de cette unité n’est pas forcément d’être d’accord sur chaque détail. (...) Mais - peut-être plus que jamais -, il s’agit de voir la situation dans son ensemble. De nous rassembler autour de ce que nous avons en commun pour obtenir des résultats », a-t-elle soutenu.
« Nos adversaires ne se contentent pas d’exploiter les divisions - ils les provoquent activement dès le départ », a ajouté la présidente, affirmant sa détermination à vouloir coopérer davantage avec le Parlement européen.
Lire le discours de Mme von der Leyen : https://aeur.eu/f/isz
Les arguments sous-tendant les motions de censure. Comme dénoncé dans leur motion, les 'Patriotes pour l'Europe' (PfE) ont critiqué les accords commerciaux signés fin juillet par la Commission au nom de l'UE. « Vous avez tout cédé à nos concurrents : nos fermes, nos usines et, bien sûr, nos emplois ! », a déclaré le Français Jordan Bardella, qui préside le groupe d'extrême droite. Outre « une fuite financière », le chef de file des PfE a dénoncé une « fuite migratoire » et des « élargissements insensés ». « Cette motion de censure est un moment de vérité », a-t-il déclaré, s'adressant à ses homologues du groupe PPE, notamment sa délégation française.
Instigatateur d'une autre motion, le groupe La Gauche a dénoncé « l'inaction » et « la lâcheté » de Mme von der Leyen vis-à-vis de la crise à Gaza. « Comment vous, puissants de ce monde, pouvez-vous regarder sans bouger un peuple entier se faire décimer ? », a dénoncé sa coprésidente, la Française Manon Aubry. Et de critiquer, elle aussi, les accords commerciaux négociés avec les États-Unis et de libre-échange avec le Mercosur.
La majorité 'von der Leyen' tient bon. Lors du débat, les présidents des groupes politiques du PE formant la majorité 'von der Leyen' ont clairement indiqué qu'ils ne soutiendront pas les motions de censure des groupes La Gauche et PfE.
Au nom du groupe PPE, l'Allemand Manfred Weber a qualifié ces initiatives de « ridicules », utilisées comme « outils de propagande » pour servir les campagnes de Manon Aubry et de Jordan Bardella en France, alors que l'éphémère Premier ministre français, Sébastien Lecornu, a jeté l'éponge lundi, après avoir annoncé la composition de son gouvernement la veille.
Le chrétien-démocrate allemand s'est moqué des groupes La Gauche et PfE, leur conseillant de former un groupe commun qui se nommerait 'Opposés à tout' ('We are against'). « Vous être contre tout » : la sécurité du continent, la lutte contre le changement climatique, « vous êtes unis dans votre amour de la destruction », a-t-il accusé.
« Les motions sont vouées à l'échec », a confirmé la présidente du groupe S&D, l'Espagnole Iratxe García Pérez. Selon elle, l'UE ne peut pas aujourd'hui se permettre d'être bloquée alors que Vladimir Poutine intensifie sa guerre contre l'Ukraine et lance des incursions dans l'UE, alors que Donald Trump a déclaré la guerre commerciale contre l'UE.
Se disant d'accord sur « le génocide » à Gaza avec le groupe La Gauche et la nécessité de mettre fin à « l'impunité » du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, Mme García Pérez a toutefois reproché à la gauche radicale d'avoir « renoncé à la négociation » pour parvenir à changer les choses.
Au nom du groupe de centre droit Renew Europe, la Française Véronique Hayer a qualifié les groupes La Gauche et PfE d'« ingénieurs du chaos qui veulent détruire l'UE de l'intérieur ». Elle a fustigé « l'hypocrisie et la malhonnêteté des deux auteurs des motions », critiquant tant Jordan Bardella, qui se plaint de Donald Trump alors que, selon elle, il était son « premier supporter », que Manon Aubry, en lui rappelant que la gauche radicale n'avait pas voté la résolution du PE sur Gaza alors que les eurodéputés appellent à des sanctions contre le gouvernement israélien (EUROPE 13707/1).
« Veut-on provoquer une crise institutionnelle ? Qu'est-ce que cela va nous apporter de renommer une Commission avec une majorité politique identique et quelque chose de pire au Conseil ? », a questionné Terry Reintke (Verts/ALE, allemande). Il faut changer de cap politique, certes, mais avec « les bons instruments », a-t-elle ajouté.
Le groupe souverainiste CRE ne fait pas partie de la majorité 'von der Leyen' au PE. Mais le groupe PPE est d'avis qu'il convient de travailler avec certaines délégations du groupe conservateur, notamment italienne, belge et tchèque. Son président, l'Italien Nicola Procaccini, a indiqué que sa formation politique laissait la liberté aux délégations lors du vote des motions, qui aura lieu jeudi. Dans son analyse des deux motions, il a appuyé les éléments de la motion du groupe PfE qui critique le « manque transparence » de la Commission et réaffirme les compétences nationales.
Blessures ouvertes. Si l'heure n'est pas à la crise institutionnelle, les différends entre les groupes pro-européens sont loin d'être résolus, les chrétiens-démocrates étant toujours accusés par les autres forces politiques de ne pas rejeter des alliances de circonstances avec les conservateurs et l'extrême droite, notamment pour remettre en cause le 'Pacte vert européen' et muscler la politique migratoire de l'UE.
Le problème, selon Mme Reintke, c'est que « le PPE ne sait pas où regarder ! », a-t-elle estimé, exprimant « un besoin de clarté sur cette question-là ».
« La majorité pro-européenne fonctionne toujours aussi mal », a constaté Mme Hayer, exhortant la Commission 'von der Leyen' à « s'investir » davantage dans les relations avec le PE. « Au PPE et au S&D, ne regardez pas les extrêmes, mais au centre ! C'est là que ça se passe », a-t-elle lancé. Et de prôner « l'unité » pour protéger la démocratie en Europe et stimuler la compétitivité économique.
Mme García Pérez a répété que le soutien des sociaux-démocrates n'est « pas inconditionnel ». Cela dépendra notamment du « programme de travail pour 2026 » de la Commission, a-t-elle averti. Car, d'après elle, « la Commission ne peut pas s'appuyer sur les forces politiques qui nient le changement climatique, la violence machiste ou veulent restreindre l'avortement ». (Bernard Denuit & Mathieu Bion)