Lors de la présentation de son rapport sur la compétitivité de l’Europe l’an dernier, Mario Draghi n’avait pas mâché ses mots: soit l’Europe procède à des réformes radicales, soit elle sombrera dans le déclin (EUROPE 13478/1). Douze mois plus tard, la question se pose inévitablement: avons-nous changé de cap ou allons-nous droit vers le déclin?
Pour être honnête, le tableau n’est pas entièrement noir. Depuis son entrée en fonction, c’est à juste titre que la nouvelle Commission a fait de la prospérité et de la compétitivité ses priorités absolues, près de la moitié de son programme de travail pour 2025 y étant consacrée. La boussole pour la compétitivité trace une feuille de route sur cinq ans basée sur les trois besoins fondamentaux cernés dans le rapport Draghi: combler le retard d’innovation, financer la décarbonation et réduire les dépendances. Des initiatives ambitieuses émergent, comme le pacte pour une industrie propre, le Fonds européen pour la compétitivité et InvestAI.
Sur le plan de la réglementation, source de frustration de longue date pour les entreprises, six trains de mesures «omnibus» ont déjà été présentés afin de simplifier la législation dans des domaines allant de la publication d’informations en matière de durabilité à la défense.
Si ces initiatives montrent que l’Union est bien décidée à se donner les moyens d’agir, elles ne suffisent pas à marquer un réel changement de direction. Ces premières mesures restent en effet progressifs, alors que Mario Draghi avait appelé à une véritable métamorphose.
Aucune avancée n’a été réalisée en ce qui concerne les piliers centraux de son plan. L’union des marchés des capitaux reste à l’état de promesse, l’épargne poursuit sa fuite vers l’étranger et les start-up européennes peinent à s’étendre. Nous n’avons toujours aucun moteur d’innovation comparable à l’ARPA pour accompagner les technologies à haut risque de la phase de recherche à leur mise sur le marché, et surtout, nous n’avons opéré aucune réforme en matière de gouvernance permettant de rendre l’Europe plus souple et plus percutante. Mario Draghi avait pourtant été clair: sans processus décisionnel commun renforcé, l’Europe restera à la traîne. Un an plus tard, ladite réforme en est toujours à l’état d’idée.
Et pendant ce temps, la situation à l’échelle internationale se tend. Une politique fondée sur des rapports de force entraîne un remaniement des règles du commerce mondial. Les États-Unis se tournent résolument vers le protectionnisme, et se servent des droits de douane et des subventions comme autant d’armes. De son côté, la Chine redouble d’efforts dans l’application de sa stratégie industrielle étatique. Les guerres et les rivalités géopolitiques redessinent les alliances ainsi que les chaînes d’approvisionnement.
L’Europe se retrouve prise entre deux feux. Alors qu’elle dépend du soutien américain pour l’Ukraine, elle engage la lutte contre les droits de douane imposés par Washington. Et tandis qu’elle promeut l’ouverture des marchés, elle fait face à des concurrents pour qui le commerce est moins un corpus réglementaire qu’un champ de bataille. Draghi avait raison quand il disait que la taille à elle seule n’était plus nécessairement synonyme de pouvoir. Et l’Europe risque bien de se transformer en un bloc certes d’envergure, mais impuissant: prospère dans l’ensemble, mais incapable de traduire son poids en influence.
Les employeurs en voient les conséquences tous les jours. Des start-up aux idées totalement novatrices se tournent vers les États-Unis pour y bénéficier plus rapidement de financements plus généreux. Les PME se retrouvent piégées dans des cloisonnements nationaux, peu enclines à se développer à cause de règles fragmentées et de procédures complexes. Les grandes entreprises hésitent quant à elles à investir, et se demandent si les coûts, la réglementation et les financements en Europe peuvent réellement rivaliser avec ce qui leur est proposé ailleurs. Et c’est alors que survient le déclin, qui se caractérise non pas par un effondrement soudain, mais par une fuite constante de capitaux, de talents et d’opportunités.
Si l’Europe poursuit dans cette direction, ce ne sont pas des chocs extérieurs qui finiront par détruire sa base économique, mais sa propre incapacité à agir avec l’urgence requise.
Alors que faire? L’année qui vient doit constituer un véritable point de bascule: des projets à l’action, de la mise en œuvre progressive à une accélération des choses. Quatre priorités se dégagent d’ores et déjà.
Premièrement, la compétitivité doit constituer le principe central de l’élaboration des politiques de l’Union. L’Europe doit veiller à éviter tout préjudice net en matière de compétitivité.
Deuxièmement, l’épargne de l’Europe doit devenir productive.
Troisièmement, le marché unique doit être parachevé en supprimant les obstacles les plus perturbateurs.
Quatrièmement, l’Europe doit accomplir une véritable révolution des compétences.
Le prochain discours sur l’état de l’Union sera l’occasion idéale pour la présidente von der Leyen de donner le ton pour les années à venir. Les employeurs et les entrepreneurs de toute l’Europe y seront particulièrement attentifs et jugeront la réussite à l’aune des résultats obtenus. Les coûts administratifs baissent-ils? Les PME se développent-elles plus facilement? Les capitaux sont-ils orientés vers des investissements productifs? Les entrepreneurs restent-ils et s’étendent-ils en Europe?
Si la réponse à ces questions est non, les stratégies à elles seules ne suffiront pas à convaincre les investisseurs, les acteurs innovants et les citoyens du sérieux de l’Europe en matière de compétitivité. L’Europe ne peut se permettre de tergiverser une année de plus. Elle doit passer la vitesse supérieure. Sans plus attendre.
La compétitivité à l’épreuve: l’Europe doit accélérer le rythme de la transformation.
Stefano Mallia est président du groupe des employeurs du Comité économique et social européen