Les autorités polonaises appuient les mesures prises au niveau européen pour lutter contre l'instrumentalisation de la migration par la Biélorussie et la Russie. Bien qu'elles aient voté contre le Pacte 'asile et migration', qui ne va pas, selon elles, assez loin pour lutter contre ce phénomène (EUROPE 13550/3), elles saluent l'interprétation de la Commission européenne selon laquelle un État membre de l'UE peut déroger au droit d'asile de l'UE lorsqu'il fait face à une situation d'urgence migratoire orchestrée par un pays tiers voisin, interprétation couchée noir sur blanc dans une communication spécifique que la Commission européenne a publiée en décembre (EUROPE 13543/1).
« Nous respectons totalement ce qui est inscrit dans la communication de décembre », a déclaré le sous-secrétaire d'État polonais au ministère de l'Intérieur, Maciej Duszczyk, jeudi 16 janvier, lors d'un déplacement de journalistes organisé par la Présidence polonaise du Conseil de l'UE au poste douanier de Połowce-Pieszczatka, dans la région de Podlasie, à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie.
Selon cet universitaire de formation, appliquer 100% des règles du Pacte 'asile et migration', qui sera obligatoire à partir de 2026, compliquerait les efforts polonais visant à limiter l'immigration illégale le long de la frontière de 400 kilomètres qui sépare les deux pays.
À l'été 2021, les autorités polonaises avaient constaté une augmentation anormale des franchissements illégaux de la frontière entre la Pologne et la Biélorussie par des migrants venus d'Afrique et d'Asie. En janvier 2022, le gouvernement polonais décida de construire une clôture métallique afin de dissuader les migrants d'entrer illégalement sur leur territoire. Haute de cinq mètres et recouverte de fils barbelés, cette barrière a joué un rôle dissuasif sans toutefois tarir le flux migratoire, qui est reparti à la hausse en 2023 et 2024.
L'année dernière, plus de 29 600 tentatives de franchissement de la frontière ont été comptabilisées, dont près de 11 000 réussies, selon le colonel Andrzej Stasiulewicz, commandant de la brigade des gardes-frontières de la région de Podlasie. Ces chiffres représentent pratiquement le double des tentatives comptabilisées en 2022 (plus de 15 000), celles-ci s'étant soldées par 7 252 franchissements réussis.
Face à cette recrudescence des franchissements illégaux de frontières, les autorités polonaises ont renforcé la surveillance avec des moyens d'observation électroniques disséminés sur l'ensemble des 186 kilomètres de la muraille métallique. Ces travaux ont été surtout financés par la Pologne, seule, même si la Commission européenne a participé au financement d'équipements (caméras) et d'aménagements d'infrastructures (route carrossable) connexes. En décembre 2024, sur une enveloppe de 170 millions d'euros attribués à six pays, la Pologne a bénéficié d'une enveloppe de 52 millions d'euros.
Le gouvernement polonais a également adopté un projet de loi qui permettrait aux autorités du pays de déroger temporairement au droit d'asile de l'UE. Selon lui, protéger la frontière extérieure de l'UE permet de maintenir ouvertes les frontières intérieures de l'espace Schengen.
Devant la presse, les autorités polonaises ont insisté sur l'implication des autorités biélorusses dans l'instrumentalisation des flux migratoires, depuis sa participation à l'acheminement jusqu'à la frontière avec la Pologne des migrants à qui des visas temporaires sont accordés. Plusieurs vidéos projetées montraient la façon dont des hommes en uniforme guidaient les candidats à l'entrée dans l'UE à travers un terrain difficile composé de bois, de tourbières, de marais.
L'agressivité de certains migrants, qui serait encouragée par les autorités biélorusses, a aussi été pointée, certaines images montrant des individus tentant depuis la Biélorussie de détruire l'infrastructure de surveillance déployée côté polonais. Ces tensions ont culminé avec le décès d'un soldat polonais qui tentait de s'interposer à l'entrée de migrants.
Pas moins de 50 nationalités ont été recensées parmi les migrants illégaux identifiés. En 2024, les nationalités les plus représentées étaient les Éthiopiens, les Érythréens et les Somaliens, essentiellement de jeunes hommes qui déboursent entre 8 000 et 12 000 dollars pour tenter leur chance dans l'UE.
Pas de refoulement de migrants ? Interrogé sur les accusations de refoulement de migrants proférées par certaines ONG, M. Duszczyk a réfuté l'argument. Selon lui, il y a refoulement lorsque des migrants illégaux déjà enregistrés par les autorités du pays de première entrée dans l'UE seraient renvoyés de force vers la Biélorussie. Nombreux sont ceux qui ne veulent pas déposer une demande qui les contraindrait à rester en Pologne. Et, parfois, « ils demandent à retourner de leur plein gré vers la Biélorussie pour retenter leur chance plus tard », a fait valoir M. Duszczyk.
Le sous-secrétaire d'État a aussi évoqué le fait que les autorités autorisent, dans 80% des cas, l'organisation Médecins sans frontières à entrer dans la zone tampon longeant la frontière et qui a été créée pour empêcher les réseaux de trafiquants situés en Pologne de prendre contact avec les migrants entrés en Pologne et de les véhiculer plus à l'ouest.
« Certaines ONG ont une approche uniquement focalisée sur les droits humains. Nous faisons de notre mieux avec une approche 'zéro décès', qui m'a valu de nombreuses critiques », a-t-il argumenté.
En 2023, 18 décès de migrants ont été officiellement enregistrés, contre un seul en 2024. Cette amélioration est due aussi, selon l'administration du poste frontière de Podalski, à des mesures de prise en charge sanitaire rapide des personnes interceptées. En 2024, 307 personnes ont même dû être hospitalisées.
D'après l'ONG polonaise We are monitoring, qui scrute la situation migratoire à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, 89 migrants sont morts depuis la début de la crise, en 2021, et 11 035 personnes ont été refoulées.
Fermé depuis juin 2023, le poste-frontière sert de premier centre d'accueil de migrants ayant décidé de déposer une demande d'asile en Pologne. 2 685 personnes l'ont fait en 2024 (547 en 2023), parfois parce qu'elles n'ont plus assez d'argent pour payer les trafiquants - principalement des Ukrainiens - qui les rapprocheraient de leur destination finale. Mais, selon l'administration du poste-frontière de Połowce-Pieszczatka, plus de 80% des migrants ayant demandé une protection internationale en repartent plus tard vers l'Ouest sans attendre l'issue de la procédure. Tel n'est pas le cas des Ukrainiens ni des Biélorusses, qui restent en Pologne lorsqu'ils demandent une protection internationale.
La clôture métallique décrite fait partie de la stratégie 'Eastern shield' pour protéger la Pologne d'actions hybrides - instrumentalisation de la migration, menaces aériennes, cyberattaques, désinformation - de déstabilisation de la Russie. Varsovie, dont les dépenses militaires ont explosé, n'exclut plus l'éventualité d'une agression militaire.
Cette infrastructure n'est toutefois pas sans conséquence environnementale pour la région qui abrite la forêt Białowieża, dernière forêt primaire de l'UE. Cette forêt, qui s'étend principalement du côté biélorusse, abrite le bison européen, qui ne peut plus circuler librement. Les tensions entre la Pologne et la Biélorussie empêchent toute collaboration transfrontalière qui permettrait de préserver une biodiversité unique.
« Nous voulons une désescalade à la frontière, mais, malheureusement, ce n'est pas l'intention de la Biélorussie », surtout à l'approche des élections là-bas, a regretté M. Duszczyk.
Voir la présentation du responsable du corps des garde-frontières de la région de Podlasie : https://aeur.eu/f/f3v (Mathieu Bion)